Séminaire virtuel
|
||||||||||||||||||
![]() |
||||||||||||||||||
![]() |
||||||||||||||||||
|
||||||||||||||||||
Dans Le Courrier international du 20 Février 1992, on signale que Laurence Sumers, directeur des études économiques de la Banque Mondiale, a fait circuler une note confidentielle dans laquelle il explique que pour réduire les coûts sociaux de la pollution, le meilleur moyen consistait à exporter les usines polluantes dans les pays sous-développés. Sa démonstration reposait sur une hypothèse : le coût de la vie humaine dun citoyen moyen des pays développés étant supérieur à celui de son homologue du tiers-monde, il est économiquement préférable que ce soit ce dernier qui meure dun cancer dautant que limportation dusines polluantes lui éviterait de mourir prématurément de faim. Les curs sensibles en appelèrent à luniversalité des droits de lhomme alors que Sumers prenait acte des réalités de la mondialisation : un monde où lhomme est proclamé valeur suprême mais où sa valeur réelle sapprécie en fonction de ce quelle rend. (Cf. Michel Barillon, Lhomme et la nature dans la fabrique du diable, in Misère de la mondialisation, Agone, n°16). On célèbre depuis fin 1999 la victoire de Seattle où fut proclamée une idée dite neuve : le monde nest pas à vendre et Edgar Morin affirme que le XXI°siècle ainsi que la deuxième mondialisation (la bonne) commencent dans cette ville. On nous permettra dêtre plus circonspect en examinant, en un premier moment, les notions duniversel et de mondial ; en un deuxième moment, en montrant que la question du respect de luniversalité des droits de lhomme est éminemment liée à celle de lÉtat de droit singulier ; en un troisième moment, en posant une question : certaines communautés politiques sont-elles capables dassurer le respect de ces droits ? Enfin, en un quatrième moment, en nous demandant si les politiques de conditionnalité, mises en place par les institutions internationales et dont les fondements officiels sont les droits de lhomme et la démocratie, sont des stratégies adaptées à leur projet. I. Il ny a quun univers mais il y a une pluralité de mondes finis, y compris le monde des phénoménologues, structure de sens visée par lhomme comme horizon de ses projets. Dans cette pluralité, nous ne connaissons quun monde réel, cette terre où nous naissons et nous mourons qui est le séjour du genre humain. Luniversel est devenu par synecdoque (où lon prend la partie pour le tout et inversement) le planétaire ou lhumanité tout entière : est universel ce qui sapplique et convient à tous les hommes de notre terre. Remarquons tout de suite quen ce sens " universel " est hyperbolique, parler de consentement universel, cest exagérer lexpression pour faire une forte impression. La notion duniversalité du genre humain se présente sous trois formes : Comme un concept, unité interne dune diversité, idée purement collective qui ne renvoie à aucune union objective, à aucune égalité réelle des individus et des groupes. Comme une idée normative, une postulation ; le genre humain est un fait qui devient une valeur. Lappel au genre humain et aux droits de lhomme permet de juger des conduites de fait et impose lidée de crime contre lhumanité. Comme un sentiment, par nature infra rationnel, la compassion universelle qui correspond au principe évangélique et coranique qui inspire les organisations humanitaires : celui qui sauve une vie, cest comme sil sauvait lhumanité tout entière. Idée théologique liée à celle de créature, qui a le pouvoir de subsumer tous les êtres. Il suffit cependant de postuler un universel pour en faire un problème comme le montrent les philosophies de lhistoire ; laffirmation du genre humain comme norme universelle les a condamnées à virer en idéologie et à être démenties par lhistoire réelle. Quelles ressortissent du cosmopolitisme libéral ou de linternationalisme socialiste, elles ont pensé que la raison séveillait peu à peu dans lhistoire et promettait à échéance lointaine la liberté et le bien-être à chacun. Le mouvement sest doublé dun pacifisme humaniste ; la thèse du " doux commerce " de Montesquieu à Kant, celle du pacifisme industriel de Proudhon et de Comte par exemple promettait la fin des guerres : lhistoire réelle sest jouée de ces idéaux. Il faut rappeler que louverture de lAfrique au commerce international sest traduite par la traite des noirs qui a dépeuplé le continent, affaibli ses capacités de production et désarticulé le système social existant ; comme lécrit Frantz Fanon dans Les damnés de la terre les ports de Hollande, les docks de Liverpool et de Bordeaux (où Montesquieu était président du Parlement) doivent leur renommée aux millions desclaves déportés. Dire que luniversel nest pas pour ici et maintenant, que son accomplissement est asymptotique, quil y a une essence de lhomme par-delà son existence actuelle, ce nest pas sopposer a cette triste réalité actuelle mais faire système avec elle. Bercer lhomme de son humanité future, cest une représentation religieuse où luniversel devient une fin alors quil est une exigence immédiate et radicale qui affirme que lhomme est tout entier déjà là, à chaque époque et moment historique, dans son existence symbolique. Chaque Hutu, chaque Kurde, chaque Sierra-Léonais (la liste, hélas, est loin dêtre close) est là, dans son identité culturelle et politique, infra nationale et cest tout de suite quil faut laider à survivre. Seul le singulier est support de luniversel quil tente de sauver autrui ou quon tente de le sauver. Pour le dire comme Hegel dans Les principes de la philosophie du droit (§ 209) : Si le droit positif est rationnel cest quil exprime une norme non empirique, universelle, " il appartient à la culture, à la pensée de lindividu sous la forme universelle, que je sois conçu comme personne universelle, terme sous lequel tous sont compris comme identiques. Lhomme est homme parce quil est homme, non parce quil est juif, catholique, protestant, allemand ou italien " et lon pourrait ajouter Ivoirien, Tchadien ou Sénégalais. Hors de cet universel singulier, luniversel nest quune abstraction, il est lautre nom dune mondialisation toujours venue de quelque part. Hegel, encore, au § 247 sort de la philosophie pour prendre acte de la réalité historique ; il insiste sur la nécessité pour les grandes nations de " traverser la mer ", de chercher hors delles-mêmes des consommateurs pour leurs produits, dexporter la main duvre, de recourir à la colonisation et dexporter, ipso facto, linégalité en dehors des frontières de lÉtat singulier " Il y eut des guerres et pour finir des émancipations comme le montre lexemple des colonies anglaises et espagnoles " (§ 248). La colonisation est ici légitimée par lémancipation des peuples, elle diffuse un universel déjà réalisé dans un État particulier, elle favorise pour Hegel lapparition des États, comme réalisation en acte de lidée morale objective. La mondialisation nest pas un fait nouveau, mais chaque mondialisation fut une colonisation, légitimée par un faux universel quil fut économique, religieux ou politique ; les mondialisations -colonisations se sont accomplies au profit dune classe, dune religion, dun pays. La mondialisation aujourdhui semble ne venir de nulle part, elle semble être neutre et nagir, selon un refrain libéral bien connu, que pour le bien et la prospérité de ceux quelle soumet à ses lois. Cest, nous le savons, un leurre qui permet doublier son origine dans lanonymat des profits financiers. Ses effets désastreux tiennent au développement des réseaux de puissances privées dont les activités sont transnationales ; les flux internationaux immatériels (information, service, flux financier) se moquent des frontières, ils intègrent et valorisent dans leurs réseaux non pas des nations mais des fragments despaces sociétaux, entreprises, micro-régions. La frénésie des O.P.A crée une effervescence dont lincidence sur la structuration économique est, malgré tous les beaux discours des économistes et des politiques, purement spéculative. Le principe de cette économie nest plus celui dune valeur référentielle mais dune valeur fondée sur cette circulation même, circulation forcée à partir de laquelle on obtient un bénéfice dagent de change, comme à la Bourse. Le jeu spéculatif écarte du sens, de la loi, de la responsabilité, doù lindifférence au faible, au perdant, au canard boiteux. Le danger ne tient pas à la mondialisation des échanges ; les sociétés ont toujours échangé, même elles échangent pour échanger, des coquillages, des armes, des femmes, des " petits bouts de métal jaune" pour parler comme John Locke, mais tout cela na jamais eu une pure valeur dusage. Potlatch, système déchange marchand, sexuel, culturel, linguistique manifestent aussi bien le primat de la valeur déchange que le prosaïque affairement aux guichets des banques pour acheter des actions. Rendre des services, échanger des tuyaux, des politesses, des propos nest pas moins originaire que léchange économique et na pas moins de poids ontologique, même si les hommes, animaux symboliques, ne communiquent pas comme de purs esprits. Certes langélique réciprocité na jamais eu lieu mais léchange a toujours eu des règles ; aujourdhui la globalisation saccomplit sans autre règle que celle dun grand casino planétaire. Le paradoxe est que léconomie est plus que jamais à lordre du jour mais elle na plus le même sens que dans léconomie classique ou marxiste. Elle est livrée à la spéculation où il sagit de trouver des débouchés aux capitaux flottants. La mondialisation est le triomphe dune économie débarrassée des idéologies, des sciences sociales, de lhistoire, de la bonne vieille économie politique, de la politique et bien sûr des droits de lhomme. II. La préservation des droits de lhomme est liée à lédification de lÉtat de droit. Les critiques des droits de lhomme ont, depuis leur première déclaration, mis en relief les paradoxes qui sy attachent (Burke, Bentham, Hegel, etc...), on peut ainsi résumer ces critiques : si les droits du citoyen sont métaphysiquement fondés sur les droits de lhomme, ceux-ci nont pratiquement dexistence que par ceux du citoyen. Conçues en réaction contre labsolutisme monarchique, les premières déclarations ont été relayées sur la scène mondiale par celle de lO.N.U. en 1948 en réaction aux expériences totalitaires de la première moitié du siècle. Elles ont été pensées pour faire pièce aux différentes aliénations engendrées par lÉtat moderne et servent de référence ultime aux hommes politiques et aux citoyens qui peuvent aujourdhui les invoquer. Le paradoxe est quon déclare les droits de lhomme indépendants des gouvernements et quils nont pratiquement aucune garantie non nationale. H Arendt rappelle dans Limpérialisme quun nombre croissant de gens et de peuples voient leurs droits élémentaires bafoués et sont aussi peu protégés par le fonctionnement des États-nations et des instances internationales quils auraient pu lêtre dans la jungle. Lhomme, réduit aux droits de lhomme, à luniversel dont il est porteur, se trouve en réalité relégué dans un no mans land. Cependant la quasi-totalité des États sest engagée à assurer la protection des droits de lhomme, civils et politiques ; se sont ajoutées de multiples conventions, résolutions, déclarations concernant les droits de lenfant, des femmes, des travailleurs, linterdiction des discriminations raciales : tout cela constitue autant dobligations juridiques auxquelles se sont astreints délibérément et solennellement les États. Depuis 1995, la Déclaration de Copenhague consacre la priorité absolue du " social " comme facteur déterminant de lensemble des droits. Chaque État, devant la communauté internationale, se déclare implicitement responsable de ses actes internes devant les autres États. Il faut néanmoins reconnaître quà lexception du Conseil de lEurope qui a mis en place un mécanisme de sanctions avec la Commission et la Cour européenne des droits de lhomme ; de lOrganisation de lUnité Africaine où est amorcé un processus pour créer une Cour africaine chargée de recueillir les plaintes et dotée dun pouvoir juridictionnel (rôle réservé auparavant à la Conférence des Chefs dÉtat, lesquels nétaient guère disposés à mettre en cause les violations commises par leurs pairs et encore moins à favoriser le déroulement de procédures judiciaires) ; de tribunaux ad hoc comme le T.P.I.R, tribunal pénal international pour le Rwanda, avec la prison de O.N.U. à Arusha en Tanzanie ; de lOrganisation Internationale du Travail qui a condamné lU.N.O.C.A.L pour lexploitation gazière et le gazoduc en Birmanie qui ont entraîné des réquisitions forcées pour construire les infrastructures ; en dehors donc de ces institutions, il ny a guère de procédures permettant de faire jouer la responsabilité étatique. Par ailleurs le droit (ou le devoir ?) dingérence humanitaire, éventuellement sous forme armée, se heurte dune part à larticle 2 de la Charte des Nations-Unies qui proclame légale souveraineté des États et fait de la non-intervention un des principes majeurs que les États doivent respecter dans leurs relations mutuelles ; il se heurte aussi, dautre part, au refus des pays en proie à la violence qui y voient, pour le dire vite, une résurgence de la guerre juste chère aux théologiens de tous acabits et une arme exclusive entre les mains des grandes puissances, chez qui ils dénoncent une conception hiérarchique de la communauté internationale. Dans cette affaire dingérence, on ne consulte guère les peuples. Rémi Jourdan dans Le Monde du 30 novembre 1999 raconte avoir vu, à Freetown en Sierra Leone, au dos dune chaise roulante, une pancarte qui clamait : " le monde doit savoir ". Par le biais des bulletins dinformation les malheureux habitants ont suivi la guerre du Kosovo ; beaucoup ignoraient presque tout de la tourmente balkanique mais ils savaient quune guerre avait été menée par lAmérique et lEurope au nom des droits de lhomme. Au Kosovo, il y allait de la paix et de la sécurité en Europe mais quelle démocratie occidentale ira défendre la paix et la justice en Sierra Leone ? la force dinterposition, composée surtout de soldat nigérians agissant au nom de la communauté des États dAfrique de lOuest (C.E.D.E.A.O) y a perdu beaucoup dhommes, encore accuse-t-on les nigérians de vouloir rétablir leur prestige régional mis à mal par leurs déboires au Liberia. La défense de luniversalité des droits de lhomme au plan international comporte pour linstant des contradictions difficilement résolubles dans la mesure où lon a en quelque sorte sauté une étape essentielle : celle de létablissement de lÉtat de droit et de la démocratie dans les communautés politiques singulières. III. Aucun état au monde sans exception, selon le rapport dAmnesty international, nest en règle avec ses obligations internationales en matière de droits de lhomme, mais les démocraties occidentales, si elles restreignent les droits sociaux, respectent au moins pour leurs citoyens les droits civils et politiques. Ce nest pas le cas de toutes les communautés politiques.; Je prendrais lexemple des États dAfrique de lOuest, issus de la colonisation, et qui sefforcent à travers des violences intra et inter-étatiques de trouver leur voie vers la démocratie. Comme la montré Harris Memel Fôté dans une conférence faite à lÉcole des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris en juin 1991, Des ancêtres aux pères de la nation. Introduction à une anthropologie de la démocratie, cest dans le cadre de la modernité mondiale imposée par la colonisation et léconomie capitaliste, dans laire de la démocratie quont surgi les Pères de la nation, les leaders qui ont acquis lindépendance de leur pays. Que leur idéologie ait été celle du matérialisme historique ou dialectique (Sékou Touré, en Guinée), ou du socialisme africain (Léopold Senghor, au Sénégal) ou du libéralisme économique (Houphouët-Boigny, en Côte dIvoire) pour ne citer que ceux-ci, ces idéologies ont toutes suivi la même stratégie : instauration du parti unique, confédération unique des syndicats, organisation propre de la jeunesse, liquidation des adversaires. Dans ces communautés sest installé autour de la personnalité du chef, un unanimisme de façade reposant sur la violence de lÉtat, appuyée sur une armée et une police politique hypertrophiées. Lagressivité étatique sest manifestée sur plusieurs plans : Celui des projets de développement confiés à des experts et à des techniciens contre les initiatives des classes populaires considérées comme réactionnaires, tournées vers le passé. Celui du prix des produits arbitrairement fixés aux producteurs par lÉtat ; les pays africains de la zone C.F.A étant les plus handicapés par le taux de change trop élevé imposé par la France. Celui de la concentration des moyens de production aux mains dune bourgeoisie en voie de formation, lextension des infrastructures utiles à la modernisation industrielle sétant doublée de la destruction massive de vies humaines et de lenvironnement (déforestation en Côte dIvoire). Celui du déracinement culturel de populations déportées ou forcées à lémigration afin de laisser place à lindustrie. Contre ces violences, les résistances paysannes nont jamais cessé. Elles ont entraîné, outre le désespoir, la baisse de la production vivrière et limportation massive de céréales doù la dépendance alimentaire. Témoignent de ces violences les complots fictifs ou réels, les tribunaux dexception, les prisons de sinistre mémoire : Boiro en Guinée où les Guinéens ont récemment fait leur prise de la Bastille, Assabou en Côte dIvoire, Bangor au Tchad. Létablissement de véritables États de droit dans ces régions est indissociable dun développement économique que la globalisation ne semble pas favoriser : o La globalisation financière joue au détriment de lAfrique dont léconomie est caractérisée par le poids excessif des matières premières (pétrole, minerais, matières premières agricoles) dont les cours mondiaux nont cessé de chuter. Le poids de la dette détourne des investissements productifs et il faut ajouter les liens très puissants entre des personnalités européennes et les chefs locaux, liens fondés sur de puissants intérêts financiers communs, la stabilité respective de chacune de ces personnalités conditionnant les profits de lautre ; la corruption nest jamais à sens unique. o La globalisation comme développement de nouvelles techniques de communication. La dépendance médiatique du continent ouvre la voie à une destruction massive du cadre dexistence dans la mesure où la transition tradition/modernité na pas été préparée doù le laminage des cultures et lexacerbation des réflexes identitaires. o La globalisation comme bouleversement géopolitique. Les nouveaux pays émergents et les pays de lEst sortis du communisme font que lAfrique a perdu son charme stratégique et les avantages qui y étaient liés. Reste la lutte des grandes compagnies pour les derniers espaces rentables, Esso, Shell, Elf sapprêtent à exploiter le pétrole du Tchad et il est difficile de ne pas faire le rapprochement avec la situation au Nigeria : dans le delta du Niger des peuples ont perdu leur environnement, leur richesse, leur liberté pour que le pétrole coule au profit des multinationales et au profit dun pouvoir confisqué par un groupe de militaires venus du Nord. La globalisation interdit luniversalité du développement parce quelle est fondée sur lexploitation de la pauvreté. Les aides sont des pièges, dans les pays pauvres, cest largent des émigrés et non celui de laide qui constitue la recette la plus importante. Les aides sont des simulations de redistribution qui mènent à du sur-profit, à du sur-pouvoir. Dans lindustrie pharmaceutique, la pression des actionnaires occidentaux oriente la recherche vers la fabrication de médicaments de confort et non vers ceux dont il y a un besoin urgent dans les pays insolvables en but aux maladies tropicales et au Sida ; les remèdes au Sida sont trop chers pour ces pays. Les pays riches ne peuvent, même sils le souhaitent diminuer lécart avec les pays sous-développés ; les aides leur reviennent sous la forme de profits multipliés. Cest la tragédie burlesque du roi Midas qui transformait en or tout ce quil touchait ! IV Les nouvelles politiques de conditionnalité relèvent dun étrange paradoxe et sont manifestement contraires à létablissement de véritables États de droit. 1/ Dans le monde occidental, lÉtat est en déliquescence ; son démantèlement est favorable à la globalisation car les puissances privées peuvent agir sans se préoccuper des lois et des contraintes, elles sont plus libres que les politiques avec leurs soucis électoraux. Par ailleurs les classes pauvres épousent de plus en plus un anti-étatisme radical, ce qui est bien différent que de vouloir faire disparaître les États brutaux en qui on ne peut avoir confiance. 2/ Ce que veulent les peuples africains, cest la disparition de lÉtat agressif et patrimonial, la chute de ces régimes représentant un pas vers la démocratisation. Des soulèvements populaires ont eu lieu à peu près en même temps dans les années 90 au Bénin, en Côte dIvoire, au Gabon, en République centrafricaine, au Zaïre où toutes les forces sociales, jeunes, femmes, syndicats, hommes de loi, hommes déglise se sont mis en mouvement. Il sen est suivi une déconstruction de lÉtat antérieur, lapparition de la plurivocité de la presse, des radios libres, des élections libres et de la Conférence Nationale où les forces possèdent un statut égal de constitution et où la méthode est le dialogue et non plus le combat armé. Bien sûr il y a des résistances et des conflits. Les résistances tiennent à ce que la philosophie de légalité et de la liberté reste, comme partout, pour un groupe important de la classe politique un mythe difficile à accepter. Les conflits, aidés par la transnationalisation des réseaux darmement et par la lutte des monopoles pour les derniers espaces rentables, se produisent dans les zones les plus menacées par le mouvement économique mondial, dans des États qui cherchent leur avenir dans une adhésion difficile au modèle du capitalisme occidental en même temps que les voies vers une identité perdue ou espérée. 3/ Le paradoxe tient dans le modèle quon veut imposer à lAfrique. Les institutions financières internationales assortissent désormais laide à lAfrique de certaines conditions : le principe de conditionnalité fut introduit par François Mitterrand dans le Discours de La Baule sur les relations franco-africaines. Le modèle imposé est celui dun État qui organise son propre dessaisissement, qui cède de plus en plus à la tentation dabandonner à des entreprises privées les services publics, à confier à des instances régionales, locales, associatives le prise en charge des populations laissées pour compte. Bien sûr une pression se fait jour pour quaugmentent les dépenses de santé, déducation, de subsistance pour ces populations qui sont potentiellement déstabilisatrices et quil faut neutraliser. LÉtat revient sur les obligations quil avait prises à lère keynésienne pour que certaines de ses tâches soient assumées autrement et à meilleur coût. On assiste à un retour de lÉtat pré-moderne : les individus doivent assurer leur propre sécurité, assumer les rôles de policier, de percepteur, de maître décole et comme la tâche est difficile, on sen remet à des groupes constitués sous différentes étiquettes. La solidarité fondée sur des prestations budgétaires disparaît au profit dune vague communauté laissant au citoyen la recherche de solutions locales, de solution de voisinage et la lutte contre la pauvreté relève désormais de lanimation de quartier. Telle est la stratégie générale qui consiste à mobiliser les individus soumis à différentes contraintes pour quils prennent eux-mêmes lexigence de les réguler et que les institutions internationales tentent dimposer aux États africains. La Banque Mondiale élabore les notions nouvelles de " bonne gouvernance ", damélioration institutionnelle, de filet de sécurité (droits sociaux minimaux). Les Programmes dAjustement Structurel exigent quun État ne gaspille pas ses ressources et se préoccupent des prestations de base aux plus démunis, mais il faut pour cela sen remettre aux pauvres eux-mêmes, notamment aux femmes africaines, plus responsables que les hommes et prêtes selon la Banque Mondiale à souscrire avec efficacité des emprunts bancaires en offrant une garantie de remboursement ! Il faut aussi sen remettre aux O.N.G qui semblent parfois essentielles au type de développement que les finances internationales souhaitent pour lAfrique. Se donnant comme une stratégie dont les fondements officiels sont les droits de lhomme et la démocratie, les politiques de conditionnalité sont en réalité des stratégies du marché qui a besoin dun certain type de régime en Afrique où la pauvreté serait organisée. Quel sens y a-t-il à provoquer lintensification de la régionalisation et de lassociation locale en Afrique sans se préoccuper des réalités africaines où le multipartisme et le renforcement de lethnisme vont de pair ? À mettre sur pied des réseaux où, pour prendre un exemple tout à fait fictif, telle région riche du Tchad commercerait avec telle région riche dItalie ou du Canada, sinon à augmenter encore la pauvreté des plus pauvres ?. Cest toujours la même stratégie de démantèlement favorable à la mondialisation-globalisation dont les injonctions macro-économiques resteront désastreuses appliquées à des micro-économies exsangues tant que lÉtat de droit naura pas connu un réel développement démocratique et tant que les États africains nauront pas échappé à la patrimoinalisation traditionnelle du pouvoir. Je conclurai en deux temps. 1/ La mondialisation se fait pour linstant contre luniversel. Luniversel cependant est une valeur qui, si elle en reste à elle-même, ne fait quentériner ce à quoi elle soppose ; la nécessité de mettre entre parenthèses le principe universel est inscrite dans la nature même du principe. Nous sommes dans le monde réel où la violence est universelle ; dans un monde idéal, les nations démocratiques et les instances internationales non financières se lanceraient sans hésiter et avec toute la force armée nécessaire pour faire respecter partout dans le monde les valeurs dont elles se réclament, y compris pour les kurdes et les tchétchènes. Mais nous ne vivons pas dans un monde idéal et il nous faut faire face à des réalités moins glorieuses. Si, par exemple, lamnistie en Sierra Leone pour les massacreurs coupeurs de bras, pour les chefs rebelles du F.R.U avides de pouvoir et de diamants, reste un scandale, cest aussi du pragmatisme sinon de la sagesse. Refuser lamnistie est facile depuis New-York ou Paris, il est noble de défendre des valeurs universelles mais ce sont les Sierra-Léonais qui paieront la reprise des combats ; cependant limpunité, puisque personne ne souhaite un tribunal, ne risque-t-elle pas dengendrer de nouveaux crime ? Nous sommes au rouet. On ne peut dépasser la contradiction entre la logique de laction à valeur universelle et celle de laction politique quen développant son corollaire historique et empirique : lexpérience ne nous montre que le particulier et le général qui prennent le masque de luniversel (on appelle cela lidéologie). Il faut mettre luniversel et les droits de lhomme, qui sont inconditionnés, sous conditions de réalisation et si lon objecte que cest là trahir luniversel en voulant le respecter, on peut répondre quaucune action politique, qui se déroule toujours dans un État ou entre les États, na jamais fait mieux et quen voulant respecter totalement luniversel, on risque dy renoncer dans les faits. Le pacifisme style Peace now, qui anime certaines sensibilités pour des raisons mal fondées, imposerait dautres purifications ethniques accélérées et se ferait complice de crimes contre lhumanité. Il reste pour linstant les O.N.G qui forment linternational sans territoire, inverse de celui des financiers, comme antidotes à lhorreur. 2/ Cest aux États de droit de faire respecter dabord chez eux les droits de lhomme dans les droits du citoyen ; mais il est difficile dexister comme citoyen, lexistence citoyenne est dautant plus voulue quelle sappuie sur des ressources objectives et des protections collectives qui réclament le maintien dun pouvoir central comme structure de coordination et même de contrôle au sens cybernétique du terme, et non de vagues associations citoyennes. Certes la participation du citoyen est importante mais aujourdhui, participer à quoi ? À un État qui sest lui-même dessaisi au profit de forces économiques sans règles ? Les transformations acceptables du monde commencent par celles de systèmes politiques et sociaux dans leur assise nationale, doublées des combats à la base dont le plus important est la lutte contre les pouvoirs privés de fait, afin de rétablir la suprématie du politique sur léconomique. Les États africains, à laube de la démocratie, doivent gagner ce combat. Ce nest que par le droit national et international que les démocraties seront capables de dominer le monde des affaires, à condition que leurs préoccupations ne soient pas de se maintenir à nimporte quel prix, ni surtout au prix de lextrême pauvreté de milliards dhommes, au sein du club des riches. Alors, le distingué économiste de la Banque Mondiale que jévoquais en commençant pourrait bien se retrouver devant un tribunal international. Paule-Monique Vernes |
||||||||||||||||||
![]() |
||||||||||||||||||
![]() |
||||||||||||||||||
![]() |
![]() |
|||||||||||||||||