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de philosophie du droit sous l'égide de LA CHAIRE UNESCO D'ÉTUDE DES FONDEMENTS PHILOSOPHIQUES DE LA JUSTICE ET DE LA SOCIÉTÉ DÉMOCRATIQUE au département de philosophie de l'Université du Québec à MontréalProjet subventionné dans le cadre de
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Messieurs,
Je me propose de vous soumettre quelques distinctions, encore assez neuves, entre deux genres de liberté, dont les différences sont restées jusquà ce jour inaperçues, ou du moins trop peu remarquées. Lune est la liberté dont lexercice était si chère aux peuples anciens; lautre celle dont la jouissance est particulièrement précieuse aux nations modernes.
Premièrement, la confusion de ces deux espèces de liberté a été parmi nous, durant des époques trop célèbres de notre révolution, la cause de beaucoup de maux. La France sest vue fatiguée dessais inutiles, dont les auteurs, irrités par leur peu de succès, ont essayé de la contraindre à jouir du bien quelle ne voulait pas, et lui ont disputé le bien quelle voulait.
En second lieu, appelés par notre heureuse révolution (je lappelle heureuse, malgré ses excès, parce que je fixe mes regards sur ses résultats) à jouir des bienfaits dun gouvernement représentatif, il est curieux et utile de rechercher pourquoi ce gouvernement, le seul à labri duquel nous puissions aujourdhui trouver quelque liberté et quelque repos, a été presque entièrement inconnu aux nations libres de lAntiquité. [...]
Demandez-vous dabord, Messieurs, ce que de nos jours, un Anglais, un Français, un habitant des États-Unis de lAmérique, entendent par les mots de liberté.
Cest pour chacun le droit de nêtre soumis quaux lois, de ne pouvoir être arrêté ni détenu, ni mis à mort, ni maltraité daucune manière, par leffet de la volonté arbitraire dun ou de plusieurs individus. Cest pour chacun le droit de se réunir à dautres individus, soit pour conférer sur ses intérêts, soit pour professer le culte que lui et ses associés préfèrent, soit simplement pour emplir ses jours et ses heures dune manière plus conforme à ses inclinations, à ses fantaisies. Enfin, cest le droit, pour chacun, dinfluer sur ladministration du gouvernement, soit par la nomination de tous ou de certains fonctionnaires, soit par des représentations, des pétitions, des demandes, que lautorité est plus ou moins obligée de prendre en considération. Comparez maintenant à cette liberté celle des anciens.
Celle-ci consistait à exercer collectivement, mais directement, plusieurs parties de la souveraineté tout entière, à délibérer, sur la place publique, de la guerre et de la paix, à conclure avec les étrangers des traités dalliance, à voter les lois, à prononcer les jugements, à examiner les comptes, les actes, la gestion des magistrats, à les faire comparaître devant tout le peuple, à les mettre en accusation, à les condamner ou à les absoudre; mais en même temps que cétait là ce que les anciens nommaient liberté, ils admettaient comme compatible avec cette liberté collective lassujettissement complet de lindividu à lautorité de lensemble. [...]
Ainsi chez les anciens, lindividu souverain presque habituellement dans les affaires publiques est esclave dans tous ses rapports privés. Comme citoyen, il décide de la paix et de la guerre; comme particulier, il est circonscrit, observé, réprimé dans tous ses mouvements; comme portion du corps collectif, il interroge, destitue, condamne, dépouille, exile, frappe de mors ses magistrats ou ses supérieurs; comme soumis au corps collectif, il peut à son tour être privé de son état, dépouillé de ses dignités, banni, mis à mort, par la volonté discrétionnaire de lensemble dont il fait partie. Chez les modernes, au contraire, lindividu, indépendant dans sa vie privée, nest, même dans les États les plus libres, souverain quen apparence. Sa souveraineté est restreinte, presque toujours suspendue; et si, à des époques fixes, mais rares, durant lesquelles il est encore entouré de précautions et dentraves, il exerce cette souveraineté, ce nest jamais que pour labdiquer. [...]
De ce que la liberté moderne diffère de la liberté antique, il sensuit quelle est aussi menacée dun danger despèce différente.
Le danger de la liberté antique était quattentifs uniquement à sassurer le partage du pouvoir social, les hommes ne fissent trop bon marché des droits et des jouissances individuelles.
Le danger de la liberté moderne, cest quabsorbés dans la jouissance de notre indépendance privée, et dans la poursuite de nos intérêts particuliers, nous ne renoncions trop facilement à notre droit de partage dans le pouvoir public.
Les dépositaires de lautorité ne manquent pas de nous y exhorter. Ils sont si disposés à nous épargner toute espèce de peine, excepté celle dobéir et de payer ! Ils nous diront : quel est le but de vos efforts, le motif de vos travaux, lobjet de toutes vos espérances ? Nest-ce pas le bonheur ? Eh bien, ce bonheur, laissez-nous faire, et nous vous le donnerons. Non, ne laissons pas faire; quelque touchant que soit un intérêt si tendre, prions lautorité de rester dans ses limites; quelle se borne à être juste. Nous nous chargeons dêtre heureux.