Séminaire virtuel
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| L'insatisfaction qu'éprouve un grand nombre de citoyens envers les démocraties libérales contemporaines se traduit régulièrement par la mise en cause de la représentativité des institutions parlementaires et suscite différentes revendications visant à réformer le mode de représentation lui-même, que l'on pense à une modification du mode de scrutin ou aux exigences de représentation spécifique pour certains groupes. Plusieurs commentateurs en concluent que la démocratie représentative est aujourd'hui en crise et que ces revendications, qu'ils les saluent ou qu'ils les dénoncent, signalent une rupture dans l'histoire de cette forme de gouvernement.
Je ne suis pas d'accord avec cette description de la situation qui fausse, selon moi, la nature exacte des problèmes auxquels nous sommes confrontés. Je crois, du reste, qu'une des raisons pour lesquelles nous avons tant de difficulté à les saisir correctement vient de la grande confusion qui persiste aujourd'hui encore sur le sens même de la démocratie représentative. Nous mélangeons allégrement les genres et les espèces, utilisant des arguments qui proviennent tantôt de l'expérience révolutionnaire française, tantôt du parlementarisme classique du début du XIXe siècle, tantôt du Partaienstaat des années '20. Dans cet exposé, je vais défendre deux thèses: premièrement, qu'il existe une différence d'espèce entre le gouvernement représentatif et la démocratie représentative. Cette dernière nait de la dynamique induite par l'extension progressive du suffrage et de l'éligibilité au cours du XIXe siècle, plus particulièrement dans sa seconde moitié. Ce qui la caractérise et la distingue du gouvernement représentatif comme tel, c'est ce que j'appellerai une exigence de présence que j'essaierai de définir dans la première partie de l'exposé. La seconde thèse est que les revendications de droits spécifiques de représentation ou d'auto-représentation formulées depuis quelques années en faveur de groupes marginalisés (femmes, minorités ethniques ou nationales, etc.) ne signalent pas une rupture ou une crise de la démocratie représentative, mais témoignent d'un phénomène de radicalisation de l'exigence de présence de la part de certains groupes qui reste du même ordre que, par exemple, la revendication d'une représentation ouvrière séparée formulée dans la France des années 1860. En d'autres termes, ces revendications se situent dans une continuité que je ressaisirai, dans la seconde partie de l'exposé, par la notion de présence. L'enjeu de ces deux thèses est, premièrement, de montrer que l'exigence de représentativité n'est pas un épiphénomène de la démocratie représentative, non plus qu'elle en signale la dégénérescence. Les revendications de présence formulées par divers groupes, hier comme aujourd'hui, doivent être comprises comme un élément permanent de la vie démocratique que l'on ne saurait disqualifier au nom d'une quelconque pureté républicaine. Deuxièmement, il s'agit de mettre en cause l'idée de Anne Phillips1 selon laquelle il y aurait une rupture entre la politique dite "traditionnelle", qui serait affaire d'idées et/ou d'intérêts, et une nouvelle politique celle des femmes, des groupes minoritaires, ethniques ou linguistiques, etc qui serait de nature essentiellement identitaire. C'est là une fausse dichotomie qui conduit à une fétichisation de la notion d'identité et simplifie de façon outrancière ce qui est en jeu dans ces revendications et, plus généralement, dans toute lutte politique. 1. La spécificité de la démocratie représentative Le gouvernement représentatif devient démocratique par la mise en oeuvre de l'égalité politique à travers l'extension des droits de suffrage et d'éligibilité. Commencer à jouer avec le cens, entrer dans le mouvement de la réforme électorale, c'était pour les gouvernements en place ouvrir la porte à une dynamique dont le terme devait être le suffrage universel. Pourquoi affirmer que cette dynamique institue un changement d'espèce et qu'il existe donc une différence spécifique entre le parlementarisme classique celui de Burke et Guizot et la démocratie représentative? Pourquoi serait-il erroné de croire, au contraire, que l'extension du suffrage ne signale que l'élargissement de la base du gouvernement représentatif qui resterait, pour l'essentiel, inchangé? D'abord parce que cette extension indique que le principe de légitimité qu'est la souveraineté du peuple ne peut plus être compris de façon abstraite, le peuple faisant office de premier moteur immobile dont on n'a besoin que pour mettre en branle le système politique, et rien de plus. Le mouvement vers le suffrage universel montre que le rôle du peuple ne saurait être limité à celui de référent symbolique, mais qu'il est un acteur politique déterminé et, qu'à ce titre, il doit être intégré au système représentatif formel. Ultimement, cela signifie reconnaître le peuple comme une réalité sociologique différenciée et accepter que, comme tel, il a des intérêts propres qui doivent être représentés. Est-ce à dire que la différence spécifique entre gouvernement représentatif et démocratie représentative se trouve dans l'idée même de représentation des intérêts particuliers? Je ne le pense pas, car le refus de toute représentation d'intérêts sectionnels vaut essentiellement pour l'expérience révolutionnaire française et s'explique, à l'origine, par la nécessité pour les hommes de 1789 de supprimer les anciennes loyautés, les anciennes allégeances afin de "former un nouveau peuple"; d'où une rupture radicale avec les institutions représentatives de l'Ancien régime2. Dans les pays anglo-saxons, par contre, on n'a jamais voulu instituer un tel divorce entre la société civile, domaine du particulier, et le politique comme lieu de l'Universel. Du reste, en France même, cette séparation rigide ne vaut déjà plus pour un Royer-Collard ou pour un Guizot3. La différence spécifique entre gouvernement représentatif et démocratie représentative, le trait commun à l'expérience des différents États ayant connu cette mutation se trouve plutôt dans la modification du sens de l'élection qui fait perdre au gouvernement représentatif sa tonalité aristocratique. Si l'on considère, en effet, les principaux auteurs du parlementarisme classique les Burke, Madison, Guizot et autres on constate qu'au delà de tout ce qui les sépare, ils se rejoignent au moins sur un point: l'élection doit permettre aux meilleurs de gouverner. Chez plusieurs, on retrouve ainsi l'idée que l'élection devrait agir comme le révélateur d'une aristocratie naturelle. C'est vrai de Burke4, c'est vrai de James Wilson5, c'est vrai aussi de Guizot6. Ces auteurs, je l'ai dit, n'excluaient pas la représentation d'intérêts particuliers, mais considéraient tantôt que la masse des non-propriétaires ou des tranches plus modestes de la société n'avaient pas d'intérêts distincts à défendre7, tantôt que leur prise en compte dans le processus de formation du bien commun serait mieux assurée par l'élite éclairée de la nation. Ainsi, comme Bernard Manin l'a bien montré à partir du débat entre Fédéralistes et Anti-fédéralistes, à l'origine, le gouvernement représentatif ne se voulait surtout pas fondé sur la ressemblance et la proximité entre représentants et représentés8. Il supposait, au contraire, un principe de distinction entre gouvernants et gouvernés. Voilà qui est progressivement mis à mal tout au long de la seconde moitié du XIXe et au début du XXe siècle. Les différentes campagnes pour l'extension du suffrage et de l'éligibilité9 impliquent l'idée, en effet, que les groupes dont on vise la pleine intégration dans la vie politique ont des intérêts distincts qui ne peuvent être défendus adéquatement que par leurs propres représentants. L'élection doit maintenant répondre à ce que j'appellerai une exigence de présence10. L'extension du suffrage et de l'éligibilité a ainsi une signification qui dépasse le simple fait de donner à chaque électeur, pauvre ou riche, un poids égal au moment du vote. Elle rend possible pour une proportion de plus en plus grande de la population l'élection de ses représentants, c'est-à-dire d'individus partageant avec elle des traits jugés importants politiquement. Il ne s'agit plus alors d'élire les meilleurs, selon des critères généraux, mais d'élire les candidats les plus susceptibles de défendre ce que sont leurs électeurs. Dans ce sens, Carl Schmitt avait raison de souligner comment, en démocratie représentative, l'élection prend un sens démocratique et non aristocratique, dans la mesure même où elle répond, sur un plan symbolique, à un désir d'identification entre représentants et représentés qui se traduit, sur le plan fonctionnel, en une conception de la représentation issue du droit privé: la représentation mandat11. Comment penser de façon plus précise l'exigence de présence qui caractérise alors la démocratie représentative? Elle contient essentiellement deux éléments, distincts mais compatibles, que l'on retrouve dans des dosages différents. Le premier consiste en une revendication de pouvoir. Le Parlement apparaît comme le lieu de la délibération et de la prise de décision collective. Il faut être présent pour faire entendre sa voix et faire en sorte que ses intérêts particuliers soient pris en compte dans la formation de la volonté commune. Deuxièmement, au niveau symbolique, l'exigence de présence exprime aussi une demande de reconnaissance. Le Parlement apparaît moins ici comme le lieu du pouvoir que comme une scène publique sur laquelle le corps politique est à la fois mis en forme et mis en sens12. Avoir ses représentants présents, c'est symboliquement être présent soi-même, par conséquent être reconnu publiquement comme membre à part entière de la communauté politique. Mais que peut-on entendre par "avoir ses représentants présents"? Essentiellement deux choses. Premièrement, on peut entendre par là qu'il y a en chambre des députés qui sont les nôtres, parce que nous avons voté pour eux, ou parce qu'ils expriment nos intérêts, nos opinions ou préférences, et que nous les reconnaissons comme tel. Deuxièmement, cela peut aussi vouloir dire être représenté par les nôtres, au sens cette fois-ci où nos représentants sont des individus qui partagent avec nous des traits distinctifs que nous considérons pertinents. On peut alors parler, dans un sens toujours figuré, d'auto-représentation. C'est le cas lorsque des ouvriers souhaitent être représentés par des ouvriers, des femmes par des femmes, des noirs par des noirs, etc. Il est clair que cette seconde forme énonce une radicalisation de l'exigence de présence. 2. Exigence de présence et auto-représentation Historiquement, les revendications de représentation séparée sont donc le signe d'une radicalisation de l'exigence de présence qui naît, en général, du sentiment de déception éprouvé par les groupes marginalisés devant le peu de changements concrets qu'entraîne leur accession au suffrage et à l'éligibilité13. Je pense que cela est vrai pour l'ensemble de ces revendications et que celles auxquelles nous sommes confrontés depuis quelques années ne sont pas fondamentalement différentes de celles formulées dans la seconde moitié du XIXe siècle. Ce caractère commun apparaît clairement lorsque l'on analyse les arguments avancés en faveur de l'auto-représentation. Que l'on considère, par exemple, les revendications pour une représentation ouvrière distincte au XIXe siècle ou des textes de la littérature anglo-américaine récente en faveur de droits de représentation pour les groupes marginalisés, on retrouve essentiellement deux types d'arguments. Le premier consiste à souligner les différences d'intérêts qui existent entre les groupes dominants et les groupes dominés et à soulever ce que l'on peut appeler la question de confiance. Dans la mesure, en effet, où il existe des différences d'intérêt importantes entre diverses sections de la société, les membres des groupes marginalisés peuvent-ils croire que les représentants issus des groupes dominants voudront défendre leurs intérêts propres? C'est la question que les rédacteurs du Manifeste des soixante en faveur d'une représentation ouvrière dans la France des années 1860 posaient déjà aux membres de l'opposition libérale14. C'est également la question que les noirs américains ont dû poser après l'expérience tragique de l'échec de la Reconstruction et que plusieurs posent encore15. Le second argument est de nature épistémologique. Il ne s'agit pas tellement de mettre en cause la volonté des représentants issus des groupes dominants de défendre les intérêts des dominés que de leur capacité à le faire correctement. On affirme alors que les bourgeois, les blancs, les hommes ne sauraient représenter adéquatement les ouvriers, les femmes, les noirs parce qu'ils ne connaissent pas vraiment, de l'intérieur, les problèmes spécifiques liés au fait d'être ouvrier, femme, noir dans une société où dominent les bourgeois, les hommes, les blancs. Ainsi, Melissa Williams considère que l'identité politique des femmes est le produit de leur exclusion d'une pleine participation à la vie politique et sociale. Parce que les hommes n'ont pas de connaissance profonde de cette expérience des femmes, ce n'est qu'en introduisant leur perspective distincte dans le processus politique que l'on peut espérer effacer les préjugés qui colorent les lois et institutions existantes.16 De façon similaire, Henri Tolain, co-auteur du Manifeste des 60, parlait de la "myopie sociale" des membres des professions libérales, due au milieu social dans lequel ils avaient grandi et qui les rendait incapables de saisir adéquatement le problème ouvrier. D'où la nécessité d'élire des représentants ayant fait l'expérience de la vie ouvrière. S'il n'existe pas de différences fondamentales au niveau de l'argumentation, pour quelles raisons plusieurs commentateurs insistent-ils sur le caractère essentiellement nouveau des revendications de présence contemporaines? Constatons d'abord que pour la plupart des auteurs, la différence fondamentale ne réside pas dans les modalités d'institutionalisation de l'exigence de présence (modifier ou non le système électoral, candidatures spécifiques, constitutionnalisation etc.), mais dans la nature même des groupes en cause. Deux types d'arguments sont le plus régulièrement avancés: le premier, formulé par des auteurs généralement critiques, consiste, d'une part, à montrer que les groupes formulant aujourd'hui de telles revendications ne se définissent pas à partir du critère occupationnel, en référence à une classe socio-économique particulière, mais plutôt à partir de différences d'ordre biologique. On les renvoie alors à une forme, par définition régressive, de "naturalisation des identités"17. Le second type d'argument, formulé cette fois par des auteurs sympathiques à ces revendications, voit leur spécificité dans le fait qu'elles visent non pas l'effacement de la différence, mais au contraire sa persistance. Je tenterai maintenant de montrer en quoi ces deux types d'arguments ne sont pas convaincants. Selon le premier argument, les revendications contemporaines témoignent, pour reprendre les termes de Pierre Rosanvallon, de la "résurgence d'identités que l'on pourrait qualifier d'archaïques arrimées qu'elles sont à des données immédiatement lisibles, notamment sous les espèces des données ethniques ou sexuelles."18 Cette résurgence serait due à l'effacement progressif des systèmes de différenciation traditionnels (clivages de classe, clivages religieux) et conduirait "à valider une sorte de biologisation inédite du social"19. Le problème serait donc que ces identités s'appuient sur des données biologiques, non plus sur des constructions sociales, ce qui, si l'on suit cette fois l'analyse d'Alessandro Pizzorno20, expliquerait le caractère exclusif de ces mouvements qui se fondent sur un principe de distinction et d'incompatibilité. Leurs diverses revendications auraient alors tendance à être moins "négociables" que les demandes de catégories sociales qui se situent à l'intérieur du système occupationnel. Mais insister ainsi sur l'"arrimage" spécifique de ces identités, n'est-ce pas négliger le fait qu'elles sont elles aussi des constructions et le produit de relations sociales spécifiques? Comme tel ce type d'identités est également "fluide"21. Inversement, toute affirmation identitaire suppose un principe de distinction. Certes, les auteurs anglo-américains insistent souvent sur la spécificité des groupes qu'ils désignent du terme d'"ascriptive", c'est-à-dire de groupes à l'appartenance desquels un individu est renvoyé par la société majoritaire en vertu de traits qu'il n'a pas choisis, mais avec lesquels il est né (ex: sa race, son sexe, sa langue, etc.). Ils veulent ainsi ressaisir les problèmes spécifiques que connaissent les membres de groupes marginalisés lorsqu'ils ont ce caractère. Dans de tels cas, en effet, les individus peuvent beaucoup moins facilement échapper à l'identité négative que leur impose la société dominante. Mais on peut se demander si cette distinction que l'on veut faire entre ces groupes et d'autres qui seraient plus proches d'une association volontaire est vraiment féconde. En effet, on ne choisit pas plus la classe sociale dans laquelle on naît que la couleur de sa peau ou sa langue maternelle. L'origine sociale, et les caractères distinctifs qui lui sont associés (l'accent, les références culturelles, etc.), sont des indicateurs souvent aussi efficaces que la couleur de la peau. Il est vrai qu'un individu ne peut changer son sexe ou la couleur de sa peau, alors qu'un fils d'ouvrier ou le membre d'un groupe linguistique minoritaire peut s'assimiler au groupe dominant en s'y acculturant. Mais il me semble que dans tous ces cas, ce qui est important n'est pas tant le caractère de la différence que l'injustice qui lui est associée. Comme le signalait Carole Gould, "ce qui constitue une différence pertinente en termes politiques et sociaux, en ce qui concerne la race ou le genre, n'est pas la détermination génétique du sexe ou le pigment de la peau, mais ce qu'une société et une histoire en ont fait. Ce n'est pas être noir ou femme qui constitue une différence de groupe, mais être l'objet d'une oppression en tant que noir ou femme." 22 Il me semble que l'erreur commise par de nombreux auteurs, c'est de rabattre les revendications contemporaines d'auto-représentation à leur dimension étroitement identitaire sans voir qu'elles procèdent d'abord et ne se justifient ultimement qu'en regard d'une situation d'injustice. En ce sens, ces mouvements ne se distinguent pas radicalement de la politique des partis ouvriers: ils articulent un intérêt spécifique au nom d'une exigence de justice, et c'est en tant que tels qu'ils doivent être évalués. Si l'on suit, cette fois, le second argument, la spécificité des revendications contemporaines23 consisterait en ce que, contrairement au mouvement ouvrier, les groupes militant aujourd'hui pour des droits d'auto-représentation, loin de souhaiter l'effacement de leur différence, revendiquent plutôt son acceptation, voire même sa célébration, par la société majoritaire et ses institutions. Il me semble que cet argument repose sur une confusion. Ce dont on souhaite l'effacement dans tous les cas, ce n'est pas de la différence comme telle, mais plutôt de l'exclusion, voire de l'oppression qui lui est associée. De manière générale, les socialistes ne visaient pas l'effacement de la classe ouvrière comme groupe ayant des valeurs propres et une identité distincte; dit autrement, ils ne s'agissaient pas pour eux de transformer les ouvriers en bourgeois, mais plutôt de faire cesser leur exploitation. De la même manière, la justification de l'auto-représentation de groupes marginalisés repose toujours sur la constatation première d'une situation d'exclusion et d'injustice qui dénonce comme un leurre l'égalité formelle des citoyens célébrée par l'universalisme abstrait d'un certain modèle de citoyenneté. Sans un tel constat d'injustice, l'exigence de présence, si elle gardait un sens, n'appellerait plus de mesures spécifiques. C'est, du reste, ce que reconnaissent implicitement tous ceux qui défendent la validité de telles revendications contre la critique de la représentation descriptive formulée par Hanna Pitkin24. Tant Anne Phillips, qu'Iris Young ou Melissa Williams, par exemple, considèrent que ces revendications ne peuvent échapper au piège de la représentation-miroir, que si est fourni un critère permettant d'établir quelles sont les différences qui doivent être représentées sur le plan politique. Ce critère est chaque fois le même: à savoir l'expérience d'exclusion ou d'oppression25. Concluons: les deux arguments évoqués posent, selon moi, un problème similaire, soit de réduire les revendications contemporaines d'auto-représentation à leur dimension plus étroitement identitaire, par conséquent de favoriser une fétichisation de l'identité qui obscurcit, plutôt que d'éclairer, les problèmes de justice auxquels nous sommes confrontés. Une telle fétichisation nous conduit en effet à un cul de sac: à tant insister sur la spécificité de la politique identitaire comprise comme simple affirmation de la différence, nous nous mettons dans une situation où la question des conditions d'une citoyenneté commune nous apparaît insoluble. Reconnaître que toute politique est un savant mélange d'identité et d'intérêt, de lutte symbolique pour la reconnaissance et de revendications de pouvoir ou d'avantage matériel, c'est reconnaître quoi qu'en ait Anne Phillips que toute politique est à la fois affaire de présence, d'idées et d'intérêts. C'est là nous donner les moyens de discuter de ces revendications en les replaçant dans un contexte qui leur donne sens: celui des rapports de justice que se doivent les citoyens d'un même État. Il n'est pas sûr qu'une telle réflexion permette de justifier la reconnaissance de droits à l'auto-représentation pour tel ou tel groupe, il se peut aussi que l'on en vienne à la conclusion qu'il existe des moyens moins controversés de donner à ces groupes une place plus équitable dans nos institutions politiques, mais on aura au moins posé la question de ces droits dans un contexte approprié. Enfin, accepter que l'exigence de présence est au coeur de la dynamique propre à la démocratie représentative, c'est finalement penser cette démocratie comme une forme de gouvernement capable à la fois de nommer les conflits qui nous divisent et de les institutionnaliser à travers l'ordre constitutionnel. Voilà comment devrait être compris l'idéal régulateur de cette forme politique. Convenons, qu'ici comme ailleurs, une grande distance sépare encore la théorie de la pratique.
Notes : 1Anne Phillips (1995), The Politics of Presence, Oxford: Oxford University Press, p. 1-27 2Pour reprendre les termes de Sieyès: "le droit à se faire représenter n'appartient aux citoyens qu'à cause des qualités qui leur sont communes, et non à cause de celles qui les différencient", Emmanuel Sieyès (1988),Qu'est-ce que le Tiers-État?, Paris: Flammarion, p. 173. La spécificité de la conception révolutionnaire montre pourquoi il serait erroné de prendre sans plus de précaution l'expérience française comme le modèle, la matrice à valeur universelle à partir de laquelle penser le gouvernement représentatif. Pour un exemple particulièrement frappant de cette erreur, voir l'ouvrage récent de Jean-François Thuot, La fin de la représentation et les formes contemporaines de la démocratie, Éditions Nota Bene, 1998 3Sur ce point, voir Pierre Rosanvallon (1992), Le sacre du citoyen. Histoire du suffrage universel en France, Paris: Gallimard, p. 234 4Sur Burke, voir Hanna Fenichel Pitkin (1967), The Concept of Representation, Berkeley: University of California Press, p. 168-172 5Sur James Wilson, voir Bernard Manin (1995), Principes du gouvernement représentatif, Paris: Calmann-Lévy, p. 154 6Guizot écrivait ainsi: "le but de l'élection est évidemment d'envoyer au centre de l'État les hommes les plus capables et les plus accrédités du pays; c'est une manière de découvrir et de constituer la véritaable, la légitime aristocratie". François Guizot (1861), "Élections" [Encyclopédie progressive, 1826], Discours académiques, Paris: Didier, p. 395; voir également François Guizot (1880) Histoire des origines du gouvernement représentatif et des institutions politiques de l'Europe, 4 édition, Paris: Didier, 6e leçon, p. 400 7Burke, par exemple, ne distinguaient que quelques grands intérêts (l'intérêt agricole, marchand etc..) auxquels il donnait un statut quasi-objectif, indépendant des personnes qui en sont affectées. D'où sa distinction entre "intérêt" (dimension objective) et "opinion" (dimension subjective) et l'idée d'une représentation virtuelle des intérêts. 8Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, p. 168 9Je pense non seulement aux campagnes pour un suffrage universel masculin dans l'Europe du XIXe siècle, mais aussi au mouvement pour le suffrage des femmes aux États-Unis, par exemple. 10Cette thèse serait sans doute contestée par Bernard Manin lui-même qui considère que toute élection est de nature aristocratique, car elle implique nécessairement l'idée d'une sélection de personnes sur la base d'une supériorité perçue. L'élément démocratique de l'élection qu'introduit l'extension du suffrage se limiterait au fait de donner "à chaque citoyen une voix égale dans le choix des représentants" (191). Manin surestime le caractère aristocratique de toute élection
11Carl Schmitt (1993), Théorie de la constitution, trad. Lilyane Deroche, Paris: PUF, p. 342-357, voir surtout p. 355. Sur la discussion par Manin des thèses de Schmitt, voir Principes du gouvernement représentatif, p. 192 et suivantes. Je ne suis cependant pas d'accord avec Schmitt sur un point: celui-ci associe le caractère aristocratique du gouvernement représentatif à la notion de Repräsentation qu'il oppose à la Stellvertretung. Or, je l'ai souligné, il me semble que cela ne vaut que pour la France révolutionnaire, si bien qu'il faut distinguer les deux questions. 12À cet égard, n'oublions pas que le Parlement, malgré sa perte de pouvoir réel au profit d'abord de l'exécutif, puis du pouvoir administratif, demeure encore aujourd'hui une des principales instances légitimantes de notre système politique. En effet, dans toutes les formes de la démocratie représentative, y compris dans les régimes présidentiels où le Chef d'état est élu au suffrage universel, l'assemblée représentative est le seul lieu où le processus de décision collective est représenté à travers la discussion et l'adoption de projets de loi. 13Voir, par exemple, Judith Shklar (1991), La citoyenneté américaine, la quête de l'intégration, trad. de l'américain par O. Camy, Paris: Calmann-Lévy; Melissa S. Williams (1998), Voice, Trust and Memory. Marginalized Groups and the Failings of Liberal Representation, Princeton: Princeton University Press. 14Voir Pierre Rosanvallon (1998), Le peuple introuvable. Histoire de la représentation démocratique en France, Paris: Gallimard, p. 67-77. 15Voir Melissa S. Williams,Voice, Trust, and Memory, p. 149-164 16Melissa S. Williams, Voice, Trust and Memory, chap. 4. Voir aussi Iris Marion Young, "Polity and Group Difference: A Critique of the Ideal of Universal Citizenship", in Ronald Beiner ed. (1995), Theorizing Citizenship, Albany: State University of New York Press, p. 186-189. 17Pierre Rosanvallon, Le peuple introuvable, p. 351 18Pierre Rosanvallon, Le peuple introuvable, p. 352 19Ibid. 20Alessandro Pizzorno, "Interests and Parties in Pluralism", in Suzanne Berger ed. (1981), Organizing Interests in Western Europe, Cambridge: Cambridge University Press, p. 280 21Si, pour reprendre un exemple de Iris Young, des pratiques homosexuelles ont existé dans plusieurs sociétés et périodes historiques, l'identité collective gay est propre à l'Occident de la fin du XXe siècle. Voir Iris Marion Young, "Polity and Group Difference: A Critique of the Ideal of Universal Citizenship", p. 187 22Carol C. Gould, "Diversity and Democracy: Representing Differences", in Seyla Benhabib (1996), Democracy and Difference. Contesting the Boundaries of the Political, Princeton: Princeton University Press, p. 183. Ma traduction. 23Voir, par exemple, Anne Phillips qui écrit ainsi: "... as long as social class was regarded as the pre-eminent group inequality, arguments could divide relatively neatly between the liberal position, which sought to discount difference (...), and the socialist position, which aimed at elimination (...). Once attention shifts to forms of group difference that are not so amenable to erasure, these alternatives no longer seem so plausible. Women do not want to change their sex, or black people the colour of their skin, as a condition for equal citizenship; nor do they want their differences discounted in an assimilationist imposition of 'sameness'". Anne Phillips, The Politics of Presence, p. 8 24Hanna Pitkin, The Concept of Representation, p. 87-88 25Dans ce sens, Will Kymlicka n'a pas tort d'associer les droits spécifiques de représentation pour les groupes marginalisés à des mesures d'action positive, ne devant pas durer plus longtemps que l'exclusion qu'elles cherchent à dépasser. Mais encore une fois, considérer que ces mesures, par définition, doivent être présentées comme temporaires ne signifie pas que la différence elle-même est vue comme quelque chose à surmonter. Will Kymlicka, "Three Forms of Group-Differentiated Citizenship in Canada", in Seyla Benhabib ed. (1996), Democracy and Difference, p. 158. Il me semble qu'une telle confusion explique la position apparemment contradictoire de Iris Marion Young dans le passage suivant: "The principles call for specific representation only for oppressed or disadvantaged groups, because privileged groups are already represented. Thus the principle would not apply in a society entirely without oppression. I do not regard the principle as merely provisional, or instrumental, however, because I believe that group difference in modern complex societies is both inevitable and desirable, and that wherever there is group difference, disadvantage or oppression always looms as a possibility". Iris Marion Young, "Polity and Group Difference", p. 189. |
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Montréal, le :
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