Séminaire virtuel
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Vive la Nation ! Le cri de Valmy, sa force symbolique et idéologique, est exemplaire à bien des égards. Lunité de la France que consacrait, sur lautel de la patrie, la Fête de la Fédération, le 14 juillet 1790, au Champ-de-Mars, est démontrée maintenant à lEurope. En même temps que la nation, en même temps que la Révolution, ce sont les citoyens, le nouveau souverain, qui triomphent, à la face des rois, cet après-midi décisif du 20 septembre sur le champ de bataille de Valmy.
Dans ce Vive la Nation qui fera reculer les soldats du duc de Brunswick, dans ce cri de ralliement jailli des gorges enthousiastes des volontaires de 1792, se confondent lamour dune loi commune (celle de la nation menacée) et lamour de la patrie (en danger). Plus encore, la cause de lunité, la cause de la souveraineté de la nation que défend le " parti des patriotes " deviendra universelle : la cause de tous les peuples en lutte contre les princes et les puissants. Dans cette " croisade de la liberté ", au mot dordre lancé par Condorcet : " Paix aux chaumières, guerre aux châteaux ! " semble répondre, pour la scène extérieure, le célèbre " Guerre aux rois, paix aux nations " du député Merlin de Thionville. Comment, par quelle mystérieuse alchimie sociale, ce peuple qui, hier encore, nétait rien, fait-il corps aujourdhui avec cette idée abstraite, cette idée académique de nation souveraine ? Quelles sont les médiations quil aura fallu instituer pour que fusionnent le discours de la nation et le discours de la souveraineté et, de même, pour que les citoyens se reconnaissent dans le peuple ? Pour que les représentations intellectuelles ou sensibles aillent aux pratiques sociales, morales et culturelles, et vice-versa ? Quel est donc le creuset si puissant où achève de sépanouir le modèle dunité que propose la République décrétée par la Convention au lendemain de Valmy ? Modèle rendu vivant dune République une et indivisible qui, sidentifiant dès lors à la nation, offre à tous, étrangers et citoyens français, libres et égaux en droits, cette patrie commune quelle signifie et dont elle élargit aussitôt les références à léchelle universelle ? Considérer au sens dun processus dynamique et créateur les articulations qui permettent daller des représentations aux pratiques, ouvre à lanalyse culturelle et idéologique de nouvelles perspectives et permet desquisser quelques pistes de réponses. Nous nommons ce processus la mimêsis comme régime dimitation et doriginalité qui gouverne les acteurs historiques au sein du discours socio-symbolique commun. Nous voulons lexemplifier ici à partir dun fragment central de ce discours, le discours sur la Nation et sur la souveraineté du peuple, tel quil se développe aux grands tournants de la Révolution et dont il reflète laccélération. Nous nous proposons de repérer comment se redéfinit la nouvelle donne sociale entre les discours concurrents, et en particulier les Déclarations qui, de 1789 à 1795, proposent sa réorganisation et les pratiques diverses, bien souvent discontinues, qui, dans cette reprise et cette effectuation mêmes, inventent, transforment, reformulent ou débordent ce quelles répètent et ce quelles sapproprient. De même, cest dans ce que discours et pratiques recouvrent, dans ce quils omettent ou dans ce quils excèdent, que nous pouvons analyser comment, au moyen de quelles stratégies, opérations et manipulations diverses, se détermine la vie sociale de lépoque et se configurent les institutions qui lui sont propres. Souveraineté et unité de la nationDans le discours des Lumières portant sur le thème de la nation se fait jour un chevauchement de significations ; plus précisément, une oscillation entre les sens juridique, social, historique du terme au fil des revendications des Philosophes, sinon de leurs oppositions mutuelles. En dépit de cela, ou mieux, à cause de ces tensions contraires, les luttes des Encyclopédistes contre le pouvoir absolu, notamment les articles " autorité politique " de Diderot et " représentants " de dHolbach, la critique de Rousseau qui part dune conception différente du régime représentatif, préparent, au double plan polémique et politique, cette coalescence des significations que recouvre la notion révolutionnaire de lunité et de lindivisibilité de la nation. Les idéologèmes quelle charrie liberté, égalité, universalité du genre humain/fraternité par le biais de lassociation nation-patrie achèveront de limplanter dans le champ socio-symbolique des références communes. Le coup denvoi est donné, comme on le sait, par Sieyès, à la veille des États-généraux. Son retentissant pamphlet établit systématiquement la théorie de la suprématie du pouvoir constituant sur tous les autres. Il appelle au retournement politique fondamental sur lequel se scellera la fortune moderne du concept de nation en même temps que sinstaure le Nouveau Régime de la France. Là où Diderot dans le début des Observations sur le Nakaz observait de manière générale quil " ny a point de vrai souverain que la nation ", Sieyès se fait beaucoup plus précis. On connaît ses célèbres définitions : " la Nation est un corps dassociés vivant sous une loi commune et représentés par la même législature "; et encore : " la Nation existe avant tout, elle est à lorigine de tout, sa volonté est toujours légale, elle est la loi elle-même ". Du Serment unificateur du Jeu de Paume et de la Prise de la Bastille, ces grands événements qui ponctuent leffondrement de labsolutisme, à la fantasmatique mais bien réelle Nuit du 4 août qui marque la fin de la superposition des ordres et abolit les distinctions sociales, saffermit la Révolution de la liberté et de légalité. Aucune commune mesure entre lhomme-sujet du régime " despotique " et lhomme-citoyen de la " raison future ". " Un seul instant a mis un siècle de distance entre lhomme du jour et du lendemain ", comme lexprimait Condorcet, dès les premières lézardes du vieil édifice social. La fracture historique les rend désormais incompossibles. Mais cest dans lenthousiasme et dans la solidarité que se vit la rupture. En cette fin du mois daoût 1789 où la Révolution éprouve la nécessité de se faire maintenant " Texte ", on sapprête avec fièvre à retirer les fruits qui en garantiront les joyeuses prémices. Patriotes et modérés discutent le projet où senregistrera formellement les principes de la nouvelle " association politique " destinée à remplacer lAncien Régime. Sous le règne de la Loi nationale commune et par létablissement dune Constitution, entendue non comme louvrage du pouvoir constitué mais du pouvoir constituant, la société sera fondée sur les droits naturels et imprescriptibles de chaque homme : la liberté, légalité, la propriété, la sûreté, la résistance à loppression. Ainsi le bonheur de tous sera véritablement assuré. Les critiques, les commentaires, les explications se multiplient autour des projets de Déclarations de droits. Le débat qui rapidement sembrase reprend les principaux éléments du discours de lheure. Il précipite lémergence du concept de nation tel que Sieyès laugurait en larticulant aux philosophèmes les plus marquants du siècle. Une constante se dégage en dépit des divergences : les orateurs, les auteurs ou les promoteurs des différents projets, tous se sont employés à mettre décidément fin à cette idée ancienne que les droits de la nation ne sont pas séparés du monarque. Positivement exprimée, ce qui se fait jour est lidée dune Nation-État idée qui, par son caractère ambigu, nest pas très éloignée de celle que nous nous en faisons encore aujourdhui, hésitants entre la reconnaissance de critères objectifs et ladhésion à un idéal pour en définir la nature. À la conclusion du débat, le texte final se révèle, sans surprises, être un compromis. Néanmoins, ses principaux auteurs, Mirabeau et Sieyès, sont parvenus à mettre clairement en évidence deux points cruciaux dans la construction du concept révolutionnaire de nation : la souveraineté essentielle de celle-ci et sa position comme une entité juridique à laquelle la loi, expression de la volonté générale, donne son unité. Encore proche de la discussion philosophique pré-révolutionnaire sur les formes politiques de la représentation, la Déclaration de 1789 saxe nettement sur la répartition des pouvoirs et leur délégation. Ce sont les " représentants du peuple français " qui promulguent la Déclaration de 1789 et qui concourent à la formation de la loi ; la première Constitution, celle de 1791, dont elle est le préambule, laissera au roi, devenu roi des Français, un droit de veto tout en prévoyant un régime de suffrage censitaire. Les dix-sept articles de cette " déclaration solennelle " expriment au plus près le " credo du nouvel âge ", comme dira Michelet : le transfert de souveraineté du prince à la nation, le renouvellement du lien social par lavènement de lÉtat de droit, enfin la constitution dun grand " corps social " dont les membres sont compris comme citoyens. Ceux-ci formeront le nouveau peuple français, sans distinction individuelle plus précise : la métaphore organique lindique assez qui ne veut aucune distance entre la nation et lensemble de ses parties. Mais les droits, les pouvoirs du citoyen ne peuvent saligner sur ceux du souverain quen vertu de cet être moral qui leur est commun et pourtant qui les dépasse, la nation : " Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation, nul corps, nul individu ne peut exercer dautorité qui nen émane expressément " (article III). Les " droits de la nation " sont alors énumérés et viennent préciser les pouvoirs de ses membres-citoyens. Larticle VI relie à lidée fondamentale de la souveraineté et de lunité de la nation, celle de la souveraineté de la loi en même temps que le droit pour tous les citoyens, " ou par leurs représentants ", de contribuer à lexpression de la volonté générale. LAssemblée nationale, à son tour, garantit le droit des citoyens dêtre jugés selon la loi, la même pour tous, et selon la nouvelle organisation de la justice et des procédures criminelles (art. VII, VIII, IX). Cest aussi à partir du Contrat social et de la théorisation de la volonté générale, mais dune théorisation jugée réductrice par les tenants du suffrage universel, tel Robespierre, que se justifiera le suffrage censitaire organisé par la Constitution de 1791, mode par lequel sont élus les députés à lAssemblée Législative. Larticulation entre le droit de représentation et la délégation du pouvoir législatif à une Assemblée nationale unique, linterrelation de la souveraineté nationale et celle de la loi, peuvent être modélisées à partir de la distinction de deux paliers épistémiques sous-jacents à la conceptualisation de la représentation et à sa légitimation par la théorie de la volonté générale. Le premier palier est fondamental : premier au sens logique et ontologique du terme. À ce niveau, il y a équivalence dêtre entre nation et peuple. Ces deux entités forment une réalité unitaire dont elles constituent deux états distincts. Chacun de ces états peut se laisser apercevoir comme se représentant réciproquement, et, comme représentant, chacun, la même réalité symbolique car ils ont même valeur, ontologique et transcendantale. Cest en ce sens que la nation et le peuple sont souverains. Le second palier est dynamique : les référents symboliques et les référents sociaux de la réalité historique ont lun sur lautre des effets de retour et dauto-régulation. La loi est alors transcendante et souveraine, une expression de la volonté nationale, cest-à-dire le produit discursif de la volonté des citoyens rassemblés ou des représentants que ces citoyens se sont librement choisis. Pour prendre un autre vocabulaire, nous sommes devant un système de rétroaction dont les sous-systèmes renvoient lun à lautre. La volonté générale se situe à linterface des référents symboliques (les composantes du sous-système symbolique) et des référents sociaux (les composantes du sous-système social). Elle se définit comme fonction de relation. Son action se laisse apercevoir sous trois aspects interdépendants : 1/ une jonction ; 2/ une permutation ; 3/ un transfert. Cest ainsi, par exemple, que " Assemblée ", " citoyens ", " citoyens-représentants ", " loi " échangent leurs indices respectifs de valeurs (unicité, souveraineté) avec " nation ", " peuple ", ou avec dautres référents symboliques ou sociaux susceptibles de sajouter, de sassocier, de se combiner avec lune ou lautre série, en loccurrence, " patrie ", " état ", " république ", " corps social " ; ou encore de glisser alternativement dun sous-système à lautre : " la loi " / " les lois " est ici une de ces entités émergentes-type socio-symboliques. Aux articles de la Déclaration qui déterminent le champ de lautorité nationale et aux mises en relation qui la légitiment, sajoutent (articles XII, XIII, XIV, XV, XVI) les combinaisons corollaires quentraîne létablissement des institutions révolutionnaires. Surtout, importante à relever, cette implication progressive du concept de gouvernement par le concept de nation à travers linteraction entre ce qui est décidé par les pouvoirs dordre législatif et ce qui est mis en place par les pouvoirs dordre exécutif. Cest au moyen de ces dispositifs (dont bientôt les Comités relevant de lAssemblée Nationale, notamment le Comité dInstruction publique) nécessaires à lexercice mais aussi à lauto-contrôle du système de gouvernement que la Nation seffectue en État : la force publique, limposition également répartie, librement consentie et administrée par les citoyens ou par leurs représentants, la faculté dexiger de tout agent public le compte de son administration. Larticle XVI en situant nettement au principe même de toute société la garantie constitutionnelle des droits et de la séparation des pouvoirs, identifie lavènement de lÉtat de droit à lacte de naissance de la nation. La Nation révolutionnaire est bien en même temps État (de droit) et gouvernement. Le déportement ultérieur de tous les attributs de la Nation vers la République, sa nouvelle incarnation politique, juridique et gouvernementale, en sera facilité dautant. Les conditions de possibilité sont réunies mais elles ne sont encore que suffisantes. Elles ne deviendront nécessaires, sur le plan logique tout au moins, quavec linstitution par la Convention de la République et du suffrage universel. Le poids historique des faits et des événements, le caractère définitif que leur confère la conjoncture achèveront de lester lélaboration discursive de la notion et de la nouer à celle de " peuple français ". Souveraineté du peupleLes fils de la théorie de la nation et de la théorie de la représentation sentrecroisent dans la Déclaration républicaine de 1793. Celle-ci est votée le 23 juin par la Convention nationale où la Montagne est devenue majoritaire par la chute des Girondins. Lévolution de la situation politique, lexploitation symbolique et idéologique de sa radicalisation favorisent le développement du concept de nation tout en permettant aux processus socio-discursifs davancer dun nouveau pas. Il y a maintenant près dun an que la royauté a été abolie. La République a été proclamée le 22 septembre, au lendemain donc de la première séance publique de la Convention qui avait été convoquée pour rédiger une nouvelle constitution. Le 25, sur proposition de Couthon, la Convention adopte la célèbre formule : " La République française est une et indivisible ". Elle venait remplacer la formule des débuts de la Révolution : " Une nation, une loi, un roi " devenue évidemment caduque. La nation renvoyant à la République, cest elle, mieux, la Convention qui, directement, la représente et qui fait une avec le peuple. Dans la Constitution de 1793, la Convention, élu au suffrage universel, forme le corps législatif, gouvernant par décrets tandis que les lois sont toutes soumises à référendum par le peuple. Tels sont les moyens quont prévu Saint-Just et Hérault de Séchelles, les principaux rédacteurs du projet, afin de vérifier si la loi est bien lexpression de la volonté générale. En 1789, lautorité du monarque a été transférée à celle de la nation et, ensemble, à la loi comme expression de la " volonté commune représentative ", mais, en 1793, la souveraineté nationale se déplace vers le peuple qui ne la délègue à aucun représentant. La loi et le roi, deuxième et troisième termes de la formule constitutionnelle de 1791, nont plus quà tomber, tel un fruit mûr : du point de vue métaphysique et politique, ils se révèlent inadéquats; du point de vue logique, ils sont tout simplement redondants. La Convention entière représentant le peuple souverain a légalement condamné le roi après un procès en règle et le vote pris à la majorité. Significativement, il y aura à peine quelques appels à la grâce au moment de lexécution. Sur la place de la Révolution, ci-devant Louis XV, quand cesse le roulement de tambours, devant la tête que montre le bourreau on entendra davantage crier " Vive la nation " ou même " Vive la République ". Ce changement transmuait, par la sanction du fait même, la Nation en État démocratique. La République est entérinée formellement par la Constitution de lan I. Elle ne put jamais être appliquée à cause " des circonstances orageuses et mobiles où se trouvait la République ", déclarait Saint-Just le 10 octobre 1793. Les conventionnels décrétant, la même séance, que le " gouvernement provisoire de la France serait révolutionnaire jusquà la paix ", durcissait en réalité la situation : de lÉtat-Nation (la République) on passait, en pratique, à lÉtat-gouvernement unique. La comparaison des Déclarations et Constitutions respectives de 89-91 et de 93, permet dinférer les différentes accentuations que reçoit le concept de nation, et avec elles, les valeurs symboliques de liberté et dégalité dont les diverses effectuations comme droits et dispositions constitutionnelles chargent idéologiquement ses déterminations principales : lunité et la souveraineté ; le principe actif demeurant lexpression ou les modes dexpression de la volonté du peuple. En 1789, la Nation se substituait au roi et lunité du corps social sincarnait dans une Assemblée nationale unique constituée des représentants du peuple français (Constitution de 91). La liberté des citoyens est définie et limitée par la loi quils se sont eux-mêmes donnée ; plus précisément, par le vote des représentants de cette volonté générale. Labolition des ordres assure légalité de tous les citoyens et la disposition qui prévoit un vote par tête et non par ordre, légalité des représentants. Lunité de la nation et sa souveraineté sont celles du pouvoir législatif tandis que le peuple composé de citoyens libres et égaux en droits ne coïncide que par une de ses fractions (les représentants élus au suffrage censitaire) avec la nation quil incorpore. En 1792, la Nation sidentifie à lÉtat, cest-à-dire à la République une et indivisible proclamée ensuite par la Convention. Celle-ci, contrairement à la Législative, a été élue au suffrage universel et forme le centre unique de limpulsion du gouvernement. Cette unicité du législatif et de lexécutif se fait plus marquante en 1793 car, depuis la chute des Girondins, les Jacobins sont largement majoritaires à lAssemblée et dans les comités de lAssemblée. La République, et plus exactement la République jacobine, prétend alors tenir directement du peuple, son unité et son indivisibilité; les mêmes déterminations sappliquant à sa souveraineté. Le peuple est assuré dune relation ontologique directe, établie par le suffrage universel, avec la nation-République. Aussi larticle II de la Déclaration de 93 place-t-il légalité avant la liberté ; légalité apparaissant comme la conquête de la parole politique pour tous les citoyens. Larticle XXV transfère sur le peuple la souveraineté nationale et définit en même temps les caractères du corps social : la souveraineté est une et indivisible sur le modèle de la République, imprescriptible et inaliénable comme la liberté et légalité de ses membres, le peuple français. La garantie sociale qui repose sur la souveraineté nationale (art. XXIII) est luvre de " tous pour assurer à chacun la jouissance et la conservation de ses droits ". On mise sur la fraternité, sur les " doux liens " quelle instaure, pour cimenter la République. Si, enfin, par un funeste hasard, le gouvernement usurpe la souveraineté du peuple, celui-ci a le devoir de sinsurger (art. XXXV et dernier). Cest " pour le peuple et pour chaque partie du peuple, le plus sacré et le plus indispensable des devoirs " : refermer la cassure, préserver la souveraineté nationale et restaurer, fût-ce par la violence, lintégrité de la communauté sociale. Il nest donc guère étonnant de retrouver laccent mis sur lunité nationale par la Déclaration de 89, non seulement conservé par la Déclaration de 93, mais bien plus puissamment fortifié par la conception moniste, républicaine, populaire et partisane, de la nation quimpose le discours Jacobin. Le peuple français, dans la Déclaration de 93, agit comme le pendant-miroir de lunité et de lindivisibilité de la réalité républicaine. Les décisions du peuple-en-république, imprescriptible et inaliénable dépositaire de la souveraineté nationale, se légitiment à travers le circuit de références socio-symboliques qui font se renvoyer en abîme les représentations : la nation, létat, la république, le gouvernement. Le préambule marque bien ce désir de coïncidence parfaite entre laction de " tous " et de " chacun ", ce recouvrement exact de chaque partie du peuple par lautre dans le grand tout social, ce renoncement des volontés particulières au profit de la volonté générale. En 93, cest le " peuple français ", et non plus ses représentants comme dans la Déclaration de 89, qui " expose " solennellement les " droits sacrés et inaliénables " de lhomme et du citoyen. Lordre des citoyens-propriétairesAprès la chute de Robespierre et la conspiration thermidorienne quon pourrait à la limite interpréter comme une application de larticle XXXV de la Déclaration de 93, la Convention adopte en 95 une nouvelle Déclaration. Celle-ci en réaction contre la Terreur et le " despotisme " de la Montagne, opère un retour à la Déclaration de 89, et légalité reprend sa place après la liberté. De même, la Constitution de lan III, la plus longue et la dernière de la Ière République, puisque celle de lan XII (Empire) en signera lacte de décès, abandonne à nouveau le suffrage universel et la Chambre unique par peur de cette " dictature " où, juge-t-on, sest égarée à la fin la Convention. La Constitution gèle, en fait, le débat sur la représentation. La nation formée par le droit naturel et le gouvernement par le droit positif doivent se prêter un mutuel appui. La nation fait de la volonté générale la seule légalité, cest ce qui donne valeur au dispositif constitutionnel. La représentation savérant le principe de la constitution étatique, ce nest pas, réaffirme-t-on, la volonté réelle commune à la nation qui agit, mais une volonté commune représentative. Le représentant est un élu de la nation entière, et sa voix, comme député, est celle de la Nation-État. Ce nest quen ce sens que sa volonté législatrice autonome est capable dexprimer la volonté générale dun peuple (entendu comme " luniversalité des citoyens " art. XVII de la Déclaration) dont la souveraineté demeure une et indivisible. La Déclaration qui accompagne la Constitution de 95 maintient dans son très bref préambule, mais non dans les articles qui suivent, lappellation de " peuple français ", le vocabulaire républicain devenu sans doute irréversible. Abandonnant le rêve jacobin teinté de rousseauisme de la démocratie directe, de légalité, de la transparence et de lunité absolues, les Thermidoriens reviennent à lidée de délégation. Le citoyen remet aux " représentants du peuple " le pouvoir législatif (art. XX). Lexpression de la volonté générale est confiée à " la majorité ou des citoyens ou de leurs représentants " (art. VI), précision-restriction nouvelle. Quant au " peuple ", il repasse plus nettement que jamais à létat duniversel abstrait, si on peut dire, avant la lettre. La définition moins diluée du citoyen que donne larticle 8 de la Constitution est plus révélatrice; de ce quon ne veut plus, car on sen méfie, et, à la fois, de ce que lon souhaite : dépasser le lyrisme de 89 et les ébranlements de 93. Le citoyen est maintenant le citoyen-propriétaire, un notable engoncé dans sa respectabilité, bien loin de la représentation collective du citoyen-patriote, celle de la Législative, et du sans-culotte de la Convention jacobine. Boissy dAnglas résume, dans son rapport, la politique sociale des Thermidoriens : " Un pays gouverné par les propriétaires est dans lordre social, celui où les non-propriétaires gouvernent est dans létat de nature ". La Déclaration de 95 vise dabord lordre qui devient la nouvelle idée neuve de la Révolution. Disparaissent, à son profit, ce " bonheur de tous " (préambule de la Déclaration de 89) et, surtout, ce " bonheur commun " quassignait comme but de la société, larticle premier de la Déclaration de 93. Linfléchissement voulu de la signification du citoyen vers ce " bon sujet ", vers le sage rôle quon voudrait lui voir jouer, la séparation très rigide des pouvoirs qui était organisée dans la Constitution de 1795, tout cela reflète bien la position de ses rédacteurs, danciens partisans de la Gironde comme lIdéologue Daunou et des modérés comme Boissy dAnglas, son rapporteur. Les dispositions quils aménagent, y compris celles qui rendent impossibles les modifications à la Constitution, indiquent quils ont cherché une voie moyenne pour se prémunir contre tous les types de périls; contre ceux que peuvent représenter la droite et des réformes allant dans le sens dune restauration monarchique, ou contre une gauche trop radicale guettant loccasion de regagner une nouvelle hégémonie. Ce sera bien du reste lattitude qui dominera dans le (premier) Directoire, issu de la Constitution de 95. Larticle XVIII de la Déclaration de 95, caractéristique à cet égard de la prudence des conventionnels post-thermidoriens, interdit à un individu quelconque ou à " une réunion partielle des citoyens " de " sattribuer la souveraineté ", et confirme par la négative larticle précédent qui fait résider la souveraineté nationale dans " luniversalité des citoyens " (art. XVII). Pour la première fois, cependant, apparaît expressément souligné le terme de patrie, à lintérieur dun code de devoirs : innovation dictée partie par un souci didactique, partie par le moralisme ambiant devant le relâchement des murs. Il sagit de larticle IX, placé à la toute fin de la série des préceptes précédents, annonciateurs des thèmes de la morale civique (famille, obéissance aux lois, travail, propriété, ordre social) qui allait sépanouir au XIXe siècle. Il est enjoint au citoyen de donner : " ses services à la patrie et au maintien de liberté, de légalité et de la propriété, toutes les fois que la loi lappelle à les défendre ". Mais cest peut-être quune autre valeur, la fraternité, moins périlleuse que la liberté et légalité, plus neutre politiquement, et surtout plus aisée à exploiter quand il sagit de raviver le sentiment dunité et de cohésion sociale, reprend de la vivacité. Le Réveil du peuple, par exemple, est chanté partout et associe à " peuple " le terme de " frères ", lincitant en cette qualité à lutter contre le jacobinisme : " Peuple français, peuple de frères/Peux-tu voir sans frémir dhorreur/Le crime arborer les bannières/Du carnage et de la Terreur ? ".
Souveraineté nationale et représentationQue gagne le concept révolutionnaire de nation de la première Déclaration à la dernière ? Ce quil perd en extension le reprend-il en compréhension, et réciproquement ? Il semble quune fois encore le sémantique et le logique doivent, en matière historique, le céder au politique et à lidéologique. Y-a-t-il eu au reste vraiment transformation ? Le concept de nation, principe de toute souveraineté, nétait-il pas, dès 1789, gros déjà de toutes les déterminations qui se sont développées par la suite ? Lunivocité du terme est trompeuse. Nous avons affaire à un concept dynamique que sa force équivoque transforme en une des principales matrices du discours révolutionnaire. Les entrées conceptuelles multiples se situent au carrefour des pôles dattraction respectifs des référents sociaux et des référents symboliques prévalant pendant cette période. Au cours des luttes et des tensions diverses à travers lesquelles se construit le discours révolutionnaire de la nation, ses " metteurs en scène ", ses créateurs, ses manipulateurs, ses détracteurs ou ses partisans, sélectionnent les associations conceptuelles et les relations idéologiques selon ce qui leur apparaît le plus opportun pour le triomphe de la représentation particulière ainsi mise en relief et pour le succès de son action. Aussi le concept de " nation ", ce quil recouvre, se précise-t-il, saiguise-t-il, ou au contraire, perd-il de sa puissance et seffrite-t-il en fonction de la conjoncture où il évolue et des interprétations conflictuelles données à la volonté générale. Tantôt lune ou lautre de ses déterminations ou de ses associations (peuple français, patrie, république, état, société...), tantôt une chaîne précise de ses implications (représentation, citoyens, loi, droits, gouvernement, suffrage universel, suffrage censitaire, intérêt public...) sont prises comme enjeu symbolique et support idéologique par les acteurs historiques. Les combinaisons et les recombinaisons des constellations symboliques-idéologiques suivent la fortune des pratiques sociales densemble; et, inversement, celles-ci font varier celles-là, les enrichissant ou les réduisant sous laction des forces qui se contrecarrent, des tendances et des groupes se disputant le pouvoir. Par ailleurs, on ne sous-estimera pas linfluence de Sieyès, le principal artisan de la théorie révolutionnaire de la nation, de la souveraineté et de la représentation. Cest lune des rares personnalités politiques qui accompagne la Révolution du début à la fin à laquelle il contribue, soit dit en passant, bien que Brumaire se révélera pour lui un marché de dupes. Souvent occupant des postes en vue, il est toujours actif en coulisses; " la taupe de la Révolution ", lappelait Robespierre qui se méfiait à juste titre de ses machinations. Lélaboration de la souveraineté nationale engage la question décisive de la représentation. Elle se complique de la discussion non pas tant de la notion de peuple per se mais du sens à donner à la volonté générale lorsquil lui faut fixer la position active ou passive du citoyen dans sa relation à lexercice de la souveraineté. Plus concrètement, le problème se ramène à lorganisation du suffrage censitaire ou du suffrage universel. Dans le premier cas, on choisit de réserver la parole politique à une élite; cest le parti que prend la Législative et la Convention thermidorienne. Dans le deuxième cas, on élargit le champ à tous les citoyens comme laurait voulu, en principe, la Convention jacobine. Dans les deux cas, la rationalisation par lintérêt public, lintérêt commun, lintérêt universel permet au discours révolutionnaire de la nation de se masquer à lui-même lillusion métaphysique fondamentale, celle commune peut-être au politique tout entier : prendre les mots pour les choses ou, ce qui revient au même, les choses pour les mots. Labsence devenant la présence et la présence absence permettent après tout au grand balai national de fonctionner; et, ensemble, avec la liberté, légalité et la fraternité des citoyens, à la volonté de la nation dexister. Que celle-ci soit donnée comme universelle, commune, générale ou représentative, le fantasme sil est avouable devient du coup discutable, la réalité de son jeu demeurant indécidable. Même le subtil Barnave ne sen tire pas, lui qui avait osé dire sans fards, dès les débuts de la Révolution : " La qualité délecteur nest quune fonction publique [et non un droit] à laquelle personne na droit et que la société [mais à qui au juste celle-ci renvoie-t-elle ?] dispense ainsi que le présente son intérêt [mais celui-ci comment et qui exactement le déterminera ?] ". Bentham, disciple sur ce point des Idéologues, et lutilitarisme juridique des anglo-saxons, ne sont plus très loin ! |
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