Séminaire virtuel
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| ESSAI DE PROBLEMATISATION
Le système technicien a-t-il une existence effective et achevée en Afrique ? Les Africains sont-ils prêts à entrer en acteurs dans la mondialisation ? Lidéal démocratique de liberté qui se mondialise est-il vraiment respecté en Afrique ? A cette triple interrogation, nous répondons sans détour non. En effet, en observant le paysage socio-économique et politico-culturel de lAfrique actuelle, il nous apparaît clairement que le système technicien ne sest pas encore entièrement fixé sur ce continent, que les Africains ne sont pas encore prêts à affronter la mondialisation et enfin, que le respect de lidéal démocratique sur ce point du globe na pas encore dépassé le stade de lintention. Lexpression " pas encore ", apparue dans cet élément de réponse comme un leitmotiv, nest pas fortuite. Elle traduit notre intention de rompre avec lafro-pessimisme et de défendre lidée que lAfrique peut, si elle sy prend bien, relever les défis de la planétarisation de la technique, de léconomie et de la démocratie, défis subsumés sous le concept de mondialisation. Mais la surévaluation de léconomie dans les schémas explicatifs du phénomène de la mondialisation a eu pour effet de nous égarer davantage quà nous éclairer. Contre ces schémas explicatifs économocentrés, nous voulons rendre manifeste limportance du système technicien dans le processus de mondialisation et susciter une prise de conscience du mode dexistence des objets techniques. Ainsi que le rappelle Gilbert Simondon, cette prise de conscience " doit être effectuée par la pensée philosophique, qui se trouve avoir à remplir dans cette uvre un devoir analogue à celui quelle a joué par labolition de lesclavage et laffirmation de la valeur de la personne humaine " (Simondon, 1969, p. 9). Etant donné quelle seffectue par la pensée philosophique, cette prise de conscience, en même temps quelle dévoile la dynamique de la technè structurante dans la mondialisation, inscrit cette dernière dans une philosophie de lHistoire. I. LA NOTION DE SYSTEME TECHNICIEN Y a-t-il un système technicien ? sinterrogeait Dominique Janicaud dans La puissance du rationnel, ouvrage publié en 1985. Aujourdhui, avec le développement des nouvelles technologies de linformation et de la communication (existence réelle), avec les multiples allusions des auteurs philosophiques ou non au concept de système technicien (existence conceptuelle), la problématique de lexistence doit céder le pas à celle de lessence. La question en effet nest plus " y a-t-il un système technicien ", mais "quest-ce que le système technicien ? ". Le concept de système technicien a été forgé par J. Ellul et cest en référence à cet auteur que nous ferons usage de ce concept. Ce que J. Ellul appelle système technicien est, sommairement défini, ce vaste ensemble technique dans lequel les sous-systèmes techniques sont interconnectés par des artefacts qui assurent la distribution de lénergie et la circulation de linformation. Mais on ne comprend rien de la réalité du système technicien sans rappeler à travers lhistoire des révolutions industrielles la spécificité de ce quon pourrait appeler la troisième révolution industrielle, celle opérée par les technologies de linformation. La première révolution industrielle que les historiens situent de façon controversée entre la fin du XVIIIème et la première moitié du XIXème siècle, avait été marquée par la découverte dune nouvelle source dénergie, le charbon et par linvention de nouveaux moyens techniques de transformation de cette énergie, la machine à vapeur. Mais les espérances fondées sur cette énergie et les moyens (techniques) de son asservissement seront dépassés. Ainsi, à la fin du XIXème siècle, période qui correspond à lavènement de la deuxième révolution industrielle, de nouvelles sources dénergie furent découvertes : le pétrole et lélectricité. Avec lutilisation de ces formes dénergie, la technique allait quitter la phase paléotechnique de son histoire et rentrer dans sa phase néotechnique : les machines devenant de plus en plus puissantes et de plus en plus précises, la forme concrète de cette combinaison de la puissance et de la précision fut la construction des moteurs à explosion. La découverte de lénergie nucléaire au XXè siècle fut interprétée comme ouvrant la voie à une troisième révolution industrielle. Nous récusons cette interprétation pour la simple et bonne raison que le nucléaire na pas véritablement supplanté les autres énergies comme le pétrole et lélectricité. Cest plutôt du côté de la maîtrise technique de linformation quil convient de chercher la voie de la troisième révolution industrielle. Linformation prend désormais le pas sur lénergie grâce aux nouvelles technologies de linformation en général et de linformatique en particulier. Ce changement de registre fut surtout provoqué par les ordinateurs fonctionnant à la fois comme supports et distributeurs des informations (digitales) opérationnelles. La spécificité de ces machines réside entre autres dans leur capacité à se connecter entre elles et avec les autres machines. Les ordinateurs sont, daprès Ellul, " des facteurs de corrélation du système technicien " (1997, p. 114). Avant lavènement de ces machines, " les grands ensembles techniques navaient que peu de relations entre eux : [ ] on ne pouvait parler du système technicien parce que tout ce que lon constatait, cétait une croissance anarchique [ ] il y a eu grâce aux ordinateurs apparition dune sorte de systématique interne de lensemble " (Idem). Pour Ellul, les ordinateurs parachèvent la constitution du système technicien. Une des caractéristiques essentielles de ce système qui mérite ici dêtre retenue est son universalité géographique. Cest la propension de la technique moderne à gagner progressivement toute la planète et à transformer le globe entier en une vaste mégalopolis dans laquelle nous reconnaissons ce que Gilbert Hottois (1984) désigne par le terme savant de technocosme. Lun des signes les plus patents de cette universalité géographique est lapparition de " réseaux complexes qui tissent un maillage parfois très serré, coextensif à des territoires excédant, éventuellement celui des Etats " (F. Tinland, 1990, p. 108-109). Cette mise en lumière du processus dexpansion planétaire du système technicien devrait permettre den mesurer les conséquences sur la mondialisation de léconomie qui est au fond une mondialisation techno-économique. II. LA MONDIALISATION TECHNO-ECONOMIQUE II. 1. La mondialisation : lautre nom de la " globalization " ou lautre de la " globalization " ? La mondialisation est la traduction française du terme anglais " globalization " apparu au milieu des années 80 aux Etats-Unis et dans le monde anglo-saxon. Comme cest le cas dans toute traduction, le vocable de mondialisation ne saurait épuiser le sens que revêt la " globalization ". En effet, située dans lordre des faits, la mondialisation, phénomène presque incontournable, désigne les interactions de plus en plus denses établies à léchelle planétaire entre les sociétés, les activités techno-industrielles, économiques, politiques et culturelles. Au-delà des faits, la " globalization " est imprégnée didéologie. Nous utiliserons donc à dessein le terme mondialisation non pas seulement pour défendre la langue française, mais aussi et surtout pour faire léconomie des polémiques liées aux dangers de la globalisation. Ces dangers qui ont fait lobjet dune littérature abondante ont été lumineusement répertoriés dans une étude de J. C. Angoulvant (1997) publiée sous le titre : Modèle social européen, mondialisation et protection sociale. Lauteur en dénombre cinq.
Ce tableau sombre dune globalisation perçue par ailleurs à tort ou à raison comme assez caricaturale nous conforte dans notre choix du terme de mondialisation. Devenue bien visible avec leffondrement du bloc soviétique et le démantèlement du mur de Berlin, la mondialisation a été souvent présentée dans une acception économique. Doù la prédominance, dans les débats et discours publics de lexpression " mondialisation de léconomie " pour décrire le processus de mondialisation en cours. La démonstration renvoie à une représentation de la mondialisation comme une vague " de libéralisation des échanges, des investissements et des flux de capitaux ainsi que limportance croissante de tous ces flux et de la concurrence internationale dans léconomie mondiale " (BIT, 1996, p. 1). Se référant toujours à la sphère économique, mais cette fois avec la prétention de gagner en précision, certains auteurs (en loccurrence François Chesnais,1994) préfèrent parler de mondialisation du capital. Or, la catégorie du capital nest pas moins équivoque. Une analyse différenciée de la catégorie doit permettre dy distinguer une triple réalité : le capital productif, celui engagé dans lindustrie au sens saint-simonien du terme, le capital commercial investi dans le négoce et la grande industrie et enfin le capital-argent , ce dieu argent lumineusement dépeint dans les écrits économico-philosophiques de Karl Marx. Mais ces trois aspects du capital doivent, selon Marx, être pensés comme " des éléments dune totalité, des différenciations à lintérieur dune unité ". (Karl Marx, " Postface " à la Contribution à la critique de léconomie politique, 1954). Le capital et avec lui le marché, voilà qui permet de justifier lexpression " mondialisation de léconomie ". Celle-ci, pour ramener le divers à lunité, substitue à la logique dindépendance celle de linterdépendance. Cette logique avait été appréhendée au siècle dernier par Marx analysant les conditions dexpansion du système capitaliste : " par lexploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand désespoir des réactionnaires, elle a ôté à lindustrie sa base nationale. Les anciennes industries nationales ont été détruites, et le sont encore tous les jours. Elles sont supplantées par de nouvelles industries dont ladoption devient, pour toutes les nations civilisées, une question de vie ou de mort ; ces industries nemploient plus des matières premières indigènes, mais des matières premières venues des régions les plus lointaines et dont les produits se consomment non seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du monde. [ ] A la place de lancien isolement et de lautarcie locale et nationale, se développe un commerce généralisé, une interdépendance généralisée des nations " (Karl Marx, 1962 ). Mais ces changements qui, en samplifiant, ont pris aujourdhui le nom de mondialisation de léconomie nous paraissent inséparables de la dynamique technologique. Marx ne semblait pas ignorer ce lien entre technique et économie lorsquil faisait remarquer en substance que léconomie sorganise autrement selon les instruments dont elle dispose : " En général, écrit-il, la forme de léchange des produits correspond à la forme de la production. Changez la dernière, et la première se trouvera changée en conséquence. Aussi voyons-nous dans lhistoire de la société le mode déchanger les produits se régler sur le mode de les produire " (K. Marx, 1950, p. 88) Quels sont aujourdhui les rapports entre technique et économie et comment doivent-ils être perçus ? II. 2.Le diptyque Technique / Economie Depuis lavènement des nouvelles technologies de linformation (N. T. I.), Technique et Economie ont tissé des relations extrêmement complexes apparaissant à la conscience des contemporains comme opacité. Ainsi, on a vu se succéder de nombreuses études sociologiques opérant des glissements sensibles allant du primat de lEconomie au primat de la Technique et inversement. Pis encore, certaines de ces études sont restées enfermées dans laffirmation de la prééminence de lEconomie sur la Technique. Elles considèrent dune part, la Technique comme un procès assujetti au procès daccumulation du capital et dautre part, lidéologie defficacité comme une donnée strictement économique, à savoir le besoin de profit. En termes " savants ", disons quil sagit là dune subordination de la " raison technique " à la " raison commerciale ". Ce genre danalyse ne nous fait pas avancer. Le vrai problème est que Technique et Economie doivent être placées dans un rapport de détermination réciproque quon pourrait formuler en ces termes : la Technique se développe à partir des possibilités offertes par léconomie et le développement technologique permet la croissance économique. Examinons de plus près ces deux fragments. Commençons par faire remarquer dune part que dans la dépendance de la technique à légard de léconomie, il faudrait pouvoir distinguer linvention technique de lapplication technique. La première (linvention technique) en tant que phénomène imprévisible ne saurait être immédiatement liée à un niveau économique donné. De fait, linvention technique dépend beaucoup plus des bases technologiques déjà acquises que de léconomie. En revanche, la dépendance se crée lorsque nous quittons le champ de linvention pour passer à celui des applications techniques qui de toute évidence, suppose et exige la mise en uvre de capitaux considérables. Dautre part, affirmer que les applications techniques permettent la croissance économique, cest lier de façon décisive la recherche technologique au développement économique. Or, cette relation semble être sujette à caution. Ainsi, pour les experts de lOCDE, le lien entre la recherche technologique et la croissance économique est perçu comme une relation dincertitude. Rappelons à cet effet que, tenant pour assuré le caractère incertain de cette relation, les Américains furent tentés de réduire les budgets consacrés à la recherche technologique, notamment ceux affectés à la NASA. Mais ce que lon oublie, cest que cette incertitude de linvention, bien que nétant pas productrice de richesse certaine et immédiate, constitue en tant quincertitude une véritable source de richesses : elle est susceptible de produire les effets de richesse les plus imprévisibles, les plus extraordinaires. Nous terminons en faisant remarquer que la mondialisation nest pas quéconomique, quelle est précisément parlant, techno-économique, ce que traduisent aujourdhui les expressions telles que " capitalisme électronique "(Zaki LAïDI,1998, p. 23) et en termes plus adéquats, " économie informationnelle mondialisée " (Manuel Castells, 1999, p. 103). Cette expression met ici en évidence limportance des nouvelles technologies de linformation ; celles-ci, en permettant de surmonter les contraintes du temps de la production et de lespace de distribution à travers les réseaux électroniques et autres supports techniques, constituent la trame de ce quon appelle abusivement mondialisation de léconomie. Nous convenons donc que la mondialisation est bien plus quun phénomène économique. Cest pourquoi, en même temps que la mondialisation techno-économique, lon assiste aujourdhui à une mondialisation de la démocratie. III. VERS UNE DEMOCRATIE MONDIALE Il est hors de doute que la démocratie moderne est en train de gagner, tranche par tranche, le monde entier. Dans cette transformation de la situation politique mondiale en faveur de la démocratie, le rôle des technologies de linformation et de la communication est considérable. Sil est admis que la démocratie (pré)suppose entre autres la libération de la parole de chacun et la participation du citoyen aux prises de décision engageant la société tout entière, ceci ne devient (possible) effectif que si les citoyens sont suffisamment informés. A ce niveau, la technique en tant que moyen extraordinaire dinformation et de communication est incontournable. Si en effet, avec les médias électroniques, les journaux y compris, la prise de parole qui était jadis le privilège des hommes politiques se démocratise, force est également de souligner que ces médias sont devenus eux-mêmes un espace politique privilégié, un passage obligé pour tous les partis politiques, quils soient de gauche ou de droite. Les effets directs des médias électroniques sur les régimes politiques deviennent de plus en plus pesants : en faisant des sociétés contemporaines un village mondial où tout se sait, les nouvelles technologies de linformation et de la communication font peser sur les régimes politiques des contraintes qui se traduisent par la diffusion planétaire des règles du jeu démocratique et des exactions commises par les gouvernants. Mais dans ce processus de mondialisation qui contraint les dirigeants politiques à plus de transparence dans la gestion (qui nest pas nécessairement synonyme de gestion transparente) des affaires publiques, le modèle démocratique dominant est la démocratie libérale. Celle-ci est présentée comme le " point final de lévolution idéologique de lhumanité " et la " forme finale de tout gouvernement humain " en bref la " fin de lhistoire " (F. Fukuyama, 1992). Quest-ce que cela signifie ? Pour le comprendre, il faut se référer à la philosophie de lhistoire qui sous-tend la thèse dune fin de lhistoire et qui confère au mot histoire une acception toute singulière. A ce sujet, Fukuyama fait remarquer ceci : " Nombre de gens furent induits en erreur de prime abord par mon utilisation du mot " histoire ". Prenant ce mot au sens conventionnel dévénements qui arrivent, certains relevaient la chute du mur de Berlin [ ] ou linvasion du Koweit par lIrak comme témoignage que " lhistoire continuait " et que jétais ipso facto dans lerreur. Pourtant, ce dont je suggérais la fin nétait évidemment pas lhistoire comme succession dévènements, mais lHistoire, cest-à-dire un processus simple et cohérent dévolution qui prenait en compte lexpérience de tous les peuples en même temps. Cette acception de lhistoire est très proche de celle du grand philosophe allemand G. W. F. Hegel " (Idem). Nous nous accordons avec Fukuyama pour soutenir lidée dun sens de lHistoire. Autrement dit, lhistoire nest pas un enchaînement aveugle dévènements, mais une totalité significative. Cest cette conviction qui donne sens et consistance aux luttes menées à travers le monde en faveur de la démocratie : celle-ci est à considérer comme le point daboutissement de la marche historique de lhumanité. Toutefois, contrairement à Fukuyama, nous pensons que le point daboutissement de cette marche historique nest pas la démocratie libérale. Sauf si évidemment la fin de lhistoire se confond avec cette fin de millénaire. Il est un fait indéniable, cette fin de millénaire aura été marquée par la croissance de léconomie libérale et de la démocratie libérale. Ces deux systèmes ont en commun la liberté de lindividu. Mais quelle peut être la valeur dune liberté prise dans lengrenage dune dynamique marchande ? Cest le sens de lexpression démocratie de marché forgée dans leuphorie qui a accompagné le démantèlement du mur de Berlin. En surévaluant la logique marchande, on estime quil ne peut y avoir de démocratie sans marché, ce qui explique le triomphe de la démocratie libérale dans le processus de mondialisation en cours . Dès lors, on est en droit de se demander si lon peut raisonnablement considérer la démocratie libérale, ce système assujetti à la logique marchande comme la finalité des luttes politiques pour la liberté et légalité des citoyens. Il faut sefforcer de voir plus loin sinon autrement que le modèle libéral. Cet effort amorcé par le débat qui a cours aux Etats-Unis entre communautariens et libéraux, entre modèle républicain et modèle libéral de démocratie doit être poursuivi. Pour notre part, au-delà du modèle libéral, nous préconisons pour la suite de la marche historique de lhumanité, un projet politique qui réaliserait une belle synthèse entre libéralisme et social-démocratie, entre la liberté individuelle et la solidarité sociale. Ce projet politique, en saffinant, va culminer dans le modèle habermasien de démocratie communicationnelle. Cest un modèle qui " sappuie précisément sur les conditions de la communication dans lesquelles on peut supposer que le processus politique aura des chances de générer des résultats raisonnables parce quil seffectuera alors dans toute son étendue, sur un mode délibératif " (Habermas, 1998, p. 267). Si on convient que la démocratie, plus quune forme de gouvernement, implique une conception de lhomme, si on considère lessence langagière de lhomme comme une essence des sens, si enfin on admet que le postulat fondamental de la démocratie est la parole libre et libératrice, la forme la plus achevée de lessence langagière de lhomme, alors le modèle communicationnel devient, à bon droit, lentéléchie la plus éloquente de la démocratie. Cela dit, laissons lhistoire suivre son cours pour dévoiler progressivement le sens de cette anticipation. En attendant, interrogeons ce qui est, cest-à-dire la mondialisation techno-économico-politique. IV. lAFRIQUE FACE A LA MONDIALISATION TECHNO-ECONOMICO-POLITIQUEIV. 1. Entre intégration et marginalisation Avec le phénomène de la mondialisation, notamment la mondialisation techno-économique, lAfrique et plus précisément lAfrique noire serait, à en croire certains auteurs, à la croisée des chemins. Elle aurait en effet à choisir entre " mettre en place un système proprement africain, qui tient compte de la condition humaine ou continuer à suivre, de façon aveugle, les directives des puissances industrielles sous la houlette des institutions internationales comme lONU, le GATT, la CNUCED, la FAO, lOMS, lOIT, la BIRD, le PNUD, lONUDI, le FMI, lOCDE, lUNESCO, les ONG ou les multinationales " (Calixte Baniafouna, 1996, p. 351). Poser le problème de la sorte nous paraît inapproprié. Le problème en effet nest pas de savoir si lAfrique doit choisir entre le proprement africain et laliénation sans reste. Et lorsque Baniafouna souligne en substance qu" il appartient aux Africains noirs de répondre " aux défis de la mondialisation " sans les pays industrialisés ou les institutions internationales " (Idem), il pose faussement le problème. Il semble oublier que la logique qui sous-tend le processus de mondialisation nest pas celle de lindépendance, mais une logique de linterdépendance (entre les Etats) et de linteraction (entre les différents sous-systèmes techno-économiques du globe) ; Dans un tel contexte, la solution de la déconnexion est illusionniste, car même en refusant son intégration au processus de mondialisation, lAfrique ne peut se soustraire à ses effets. De fait, choisir la voie de la marginalisation serait signer son arrêt de mort. Prise aujourdhui dans lengrenage dune technicisation-industrialisation irréversible, lAfrique ne peut sépanouir en marge de la mondialisation techno-économique et du système politique qui laccompagne. Elle doit sy impliquer non en victime résignée, mais en acteur. Cela suppose bien entendu la mise en place dun tissu industriel fiable, dune économie compétitive et dun régime politique stable et démocratique. Or, dans lAfrique actuelle (à lexception de quelques rares pays), léconomie est moribonde et la démocratie balbutiante. Autrement dit, lAfrique offre le spectacle attristant dune démocratie dans la misère et dune misère démocratique. IV. 2. Démocratie dans la misère et misère démocratique La mondialisation, allait-on répétant, est une occasion favorable pour les populations africaines puisquelle contraint leurs dirigeants à plus de transparence, par exemple, dans la gestion des finances. Certes. Mais devant cette contrainte, les dirigeants africains ont affiné leurs stratégies de spoliation des masses laborieuses en réduisant le pouvoir dachat des populations (réduction des salaires, augmentation drastique du prix du carburant et des denrées de première nécessité, augmentation de la TVA, etc. ). Ainsi, pour préserver malgré tout leur train de vie, les gouvernants africains optent très souvent pour une démocratisation de la misère, mais tenez-vous bien, cest une démocratisation par le bas (de la pyramide). Et pour tromper le peuple plongé dans la plus grande pauvreté, la classe dirigeante se sert de la mondialisation, elle accuse les institutions internationales dêtre la source du mal dont souffre le peuple. La cause du mal étant externe, le remède ne peut être trouvé quà lextérieur sous forme daide économique étrangère. Non contents de tromper le peuple, les dirigeants politiques africains veulent ruser avec les bailleurs de fonds internationaux en leur tenant le raisonnement suivant : pour une population qui vit dans la plus grande pauvreté, lamélioration de ses conditions matérielles dexistence est pour elle une préoccupation plus pressante que la liberté dopinion sans saveur qui ne nourrit pas son homme. Attentif aux préoccupations de cette population, lEtat est contraint de différer la réalisation de lidéal démocratique de liberté jusquà ce que la grande pauvreté qui frappe le plus grand nombre soit vaincue . LEtat croit pouvoir justifier de la sorte son mode de gestion autoritaire (des affaires publiques) qui subordonne la liberté de lindividu à la satisfaction des besoins matériels de la population. Il tente pour ainsi dire de détourner lattention des institutions internationales de son incompétence, de sa malhonnêteté et des causes internes de la pauvreté. Pour que cela change sans que lhistoire ne fasse de saut, a été inventé ce quil est convenu dappeler transition démocratique. IV. 3. Les transitions démocratiques Les réactions des dirigeants politiques africains face aux injonctions des institutions internationales, aux contraintes de la démocratie mondiale et aux pressions internes (syndicats, partis politiques, armées etc ) peuvent être rangées sous trois grands registres : - La transition démocratique au moyen des conférences nationales qui sont de grands rassemblements politiques nationaux démocratisant la prise de parole en vue du renouvellement pacifique du corps politique. Sur ce sujet, on pourra consulter avec profit louvrage de Fabien Eboussi Boulaga (Les conférences nationales en Afrique noire : une affaire à suivre, 1993), luvre de Francis Akindès (Les mirages de la démocratie en Afrique subsaharienne francophone, 1996) et la contribution de Yacouba Konaté (Parole et démocratie. Conférence nationale : consensus sur le différend, 1997). - La transition démocratique par des élections souvent piégées (des urnes opaques bourrées la veille des élections, manipulations des listes électorales etc ).Ici encore, nous nous permettons de renvoyer à louvrage de F. Akindès. - La transition démocratique par les armes. Ce troisième cas de figure retiendra particulièrement notre attention. Nous lexaminerons en polarisant nos vues sur le " modèle " ivoirien qui est non seulement dactualité, mais aussi et surtout postérieur à luvre de F. Akindès (1996) historiquement réduite au silence sur ce sujet. Une transition démocratique par les armes nest-elle pas une contradiction dans les termes ? Dès lors que les armes (de guerre) interviennent, une transition peut-elle être raisonnablement qualifiée de démocratique ? En réponse à ces interrogations, bien des Africains commentant le coup dEtat intervenu en Côte dIvoire le 24 décembre 1999, soutiennent quen Afrique, les militaires ne font pas de coup dEtat, ils viennent restaurer la démocratie en accélérant la période de transition qui naura fait que trop durer. Ainsi, nombreux furent les Africains et les Ivoiriens qui saluèrent laction des soldats ivoiriens interprétée comme loccasion unique de mettre un terme à la dictature dun pouvoir quarantenaire. Mais très tôt, des ivoiriens qui avaient applaudi les " putschistes " commencèrent à crier à la trahison. Dans la presse ivoirienne, certaines réactions de la population indignée pouvaient être ainsi résumées : le gouvernement de transition formé à lissue du coup dEtat sest transformé en gouvernement de trahison. La leçon à tirer de ces réactions contradictoires est quil paraît trop tôt pour distribuer louanges et anathèmes. On peut cependant reconnaître aux putschistes le mérite davoir réussi ce coup de force sans effusion de sang si et seulement si lon nous convainc de ce que le recours à la force était lunique moyen de mettre un terme à lautoritarisme triomphant. En tout état de cause, le cas de la Côte dIvoire, comparé au coup dEtat sanglant du Mali (plus de 250 morts), est tout à fait exemplaire. Cest une occurrence extraordinaire qui doit donner à penser aux observateurs critiques de la scène politique africaine. Mais aussi longtemps que nous aurons des militaires au sommet de lEtat, larme de la critique devra se radicaliser et se polariser sur la critique des armes. Le jeu de cette substitution requiert une vigilance mondiale multiforme qui prend les dénominations de bonne gouvernance et déducation à la démocratie. IV. 4. Bonne gouvernance et Education à la démocratie Pendant longtemps, les bailleurs de fonds internationaux avaient cru que le remède à la misère africaine était essentiellement économique. Cette croyance fut partagée par bien des chefs dEtats africains qui, au début des années 90, formèrent des gouvernements de technocrates. Mais linsuccès économique constaté malgré le flux financier qui a irrigué le continent africain fit frémir les institutions internationales qui prirent conscience des limbes dune vision technocratique de la misère africaine. Très vite, elles avaient compris que cette misère avait aussi et surtout des origines politiques. Pour exprimer cette irruption du politique dans une sphère jadis réduite à léconomique, a été forgé le concept de bonne gouvernance ainsi défini par la Banque mondiale (1989) : un " exercice du pouvoir politique [ ] requérant une structure institutionnelle pluraliste, la liberté de la presse et les droits de lhomme ". La Banque mondiale et avec elle presque toutes les institutions internationales identifient désormais la misère africaine comme crise de gouvernance. Pour juguler cette crise, au moins deux solutions simposent. La première est dordre technique et dune évidence banale : suspendre laide financière accordée jusque-là aux régimes dictatoriaux. Mais cette pression, à y voir de plus près, affecte moins la " minorité pilleuse " que limmense majorité de la population qui vit des miettes tombées des repas des gouvernants. Cette contrainte pourrait ainsi se retourner contre ceux quelle avait pour but de protéger. Elle pourrait même se retourner contre les bailleurs de fonds si le dictateur se révèle assez habile pour dresser le " dèmos " ignorant contre létranger. Or, pour espérer produire les effets attendus de la part des bailleurs de fonds, il faut un " dèmos " éclairé et déterminé. Cest pourquoi, au-delà de la solution technique, il faut envisager une solution pédagogique, cest-à-dire léducation à la démocratie. La démocratie est une grande aventure humaine de la liberté. Cette liberté nétant ni occidentale, ni asiatique, encore moins africaine, il serait déraisonnable ou fou den faire lapanage dun groupe, dune race. Il ne faut donc pas sattendre à trouver ici des développements sur une éducation à la démocratie africaine, une spécificité qui fonctionne comme le pudique cache-sexe servant à couvrir notre misère démocratique, notre incapacité (ponctuelle) à nous approprier les valeurs démocratiques universelles parmi lesquelles la liberté. Mais autre chose est de vouloir être libre et de lêtre, autre chose est de savoir jouir de cette liberté. Il faut en effet apprendre au peuple à jouir de sa liberté dans un Etat de droit où le citoyen a non seulement des droits mais aussi des devoirs. Sans cet apprentissage, on court le risque de voir la liberté se muer en libertinage et la démocratie se transformer en licence. Mais à qui incombera la lourde tâche dassurer un tel apprentissage ? Il y a dabord ceux dont le métier ou la fonction est de travailler les concepts de liberté et de démocratie, détudier les conditions de leur réalisation idéale et de former des hommes et des femmes libres. Pour laccomplissement de cette tâche, les philosophes, les spécialistes de sciences politiques, les juristes et les sociologues nous paraissent tout à fait indiqués. Comme philosophe, notre contribution ne peut être que philosophique, ce qui revient à dire quelle doit être cherchée dans lenseignement de la philosophie, ce qui par contrecoup rend ici inopportun un discours programmatique sur léducation à la démocratie. Viennent ensuite les personnes qui, formées aux humanités, cherchent à en tirer le meilleur parti pour les militants de leur parti et pour le reste de la population. Il y a enfin tous ceux qui, ayant intériorisé les valeurs démocratiques universelles et aidés en cela par le simple bon sens, cherchent à faire du " vivre-ensemble-sans-heurt " la chose du monde la mieux partagée. Mais en évoquant lidée dune éducation à la démocratie, lattention reste trop souvent polarisée sur le peuple, ce qui a pour effet de faire oublier le besoin de formation des leaders politiques africains. Les événements en cours sur le continent montrent à quel point ces leaders ont besoin dêtre formés. Pour tenter de réparer très modestement et très humblement cet oubli, nous donnons à méditer à ces leaders cette phrase simple qui ne sera certainement pas comprise comme une simple phrase : vouloir gouverner, cest accepter dêtre gouverné à son tour, non par le bruit des bottes, mais dans le silence des urnes transparentes. Le système technicien, dans sa dynamique dexpansion planétaire, a pris une part décisive dans le phénomène de la mondialisation. Comme support matériel et immatériel de linternationalisation de la production des biens et des services, il a favorisé la mondialisation de léconomie. Sous la forme plus connue de nouvelles technologies de linformation et de la communication, en servant à la diffusion planétaire des principes de la démocratie, puis en faisant éclater au grand jour les contradictions des régimes dictatoriaux ainsi que la misère économico-politique des peuples africains, ce système sest révélé déterminant dans le processus de mondialisation de la démocratie. Contrairement aux idées largement répandues, la mondialisation nest pas un piége à éviter, elle nest pas non plus un simple effet de mode, elle est pour les Africains dotés dun sens aigu de lhistoire, une nécessité de survie. Certes, le processus de mondialisation se développe sous nos yeux de manière inégale, mais nous devons savoir que ce processus reste ouvert, que nous en sommes à une étape somme toute provisoire. Cette étape, pour être franchie, requiert de la part des pays pauvres et particulièrement des pays africains un effort dappropriation mentale de la technique moderne et de la mondialisation.
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Lazare Marcelin POAME Université de Bouaké 01 BP V 18 Bouaké 01 Fax + 225 31 63 05 75 Côte dIvoire |
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