Séminaire virtuel
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Parfois, un seul mot réussit à saisir une atmosphère ou une condition spécifique. Dans ces cas, et pour reprendre librement les vers de René Char, les mots savent de nous ce que nous ignorons d'eux. L'anarchie a capturé l'imagination des politologues et des juristes dans leur description de la sphère internationale. Mais que cache ou plutôt qui se cache derrière ce mot, qui s'est imposé irrésistiblement dans la réflexion de l'international? Assurément, les théories contractualistes ne sont pas étrangères au succès de l'image anarchique de la scène internationale. La philosophie de Hobbes, plus particulièrement, y est pour quelque chose et elle retiendra notre attention.
Aussi, la première partie de cette communication s'attachera à la contribution de ce philosophe, qui a plongé par ricochet la scène internationale dans un état de nature indépassable. En deuxième partie, nous soutiendrons l'hypothèse suivante: la globalisation contemporaine réussit là où la philosophie de Hobbes annonçait un échec. En introduisant notamment des acteurs différents de l'Etat dans la sphère internationale, la globalisation contribue à l'achèvement de l'état de nature international dit indépassable. Par souci didactique, une grande majorité d'internationalistes ouvrent leur récit historique avec la consécration, par la signature des traités de Westphalie en 1648, du système moderne composé en tout et en partie par des Etats indépendants et souverains. Ce système sanctionne une hétérogénéité radicale, respectueuse du pluralisme s'élevant de la coexistence des ordres juridiques autonomes des Etats. Le système westphalien inaugure véritablement un monde d'Etats et sa particularité est admirablement capturée par le terme, au demeurant politiquement chargé, d'anarchie. L'anarchie se raconte par l'absence d'un gouvernement à l'échelle mondiale ou d'une institution centralisée (lire une institution possédant, au sens wébérien, le monopole de la violence) qui interviendrait comme tiers dans la résolution des différends entre les particuliers, en l'occurrence, les Etats. Les juristes, dans l'hypothèse où ils se sont affranchis un tant soit peu du cadre juridique national et du leitmotiv légaliste et positiviste, lui préfèrent le principe d'horizontalité pour décrire cette scène internationale dépourvue d'une organisation hiérarchique. Cette préférence pour le principe d'horizontalité chez les juristes peut s'expliquer par le désir d'atténuer les conséquences qu'une description foncièrement anarchique peut emporter. De prime abord, cette dernière description ne semble pas transiger avec les modalités d'existence du droit. Le principe d'horizontalité, quant à lui, autorise au minimum une activité normative tout en reconnaissant la particularité du droit international. Au lieu et à la place d'une organisation hiérarchique et unitaire, les règles internationales découlent, s'articulent et s'interprètent suivant la volonté des Etats. Au-delà des inclinations terminologiques reliées aux différentes disciplines, la pratique a enregistré de facto le principe de l'équilibre des puissances1. De façon plus fondamentale, toutes ces tentatives d'appréhension de la scène internationale se retrouvent et sont embrassées par la conception politique des Modernes. Premièrement, la scène internationale appartient exclusivement aux Etats. Deuxièmement, ce fief des relations interétatiques est plongé dans un état de nature qui lui-même est dépeint de multiples façons par les philosophes. Pour le dire autrement, l'état de nature fixe la structure ou le texte qui permettra aux Modernes toutes les observations concernant la scène internationale, leur systématisation et leur transmission. Hobbes, par exemple, y verra la guerre de tous contre tous, alors que Kant le concevra plutôt sous l'angle d'une situation préjuridique, certes, mais qui ne va pas jusqu'à écarter l'existence de normes juridiques ou d'un droit privé2. Cette convergence descriptive vers un état de nature international, indépendamment du contenu qu'on lui attribue, est largement tributaire des thèses contractualistes. L'Etat a surgit pour extraire les individus de l'état de nature, pour les socialiser en leur garantissant un ordre civil et l'établissement d'une communauté politique sur un territoire délimité. Ces thèses, qui penseront avant tout la naissance de l'Etat, suggèreront par leur silence ou par de minces allusions un déplacement de l'état de nature hors des frontières de l'Etat. Elles opèrent suivant en quelque sorte un processus centripète de pacification et un processus centrifuge de violence à l'encontre des autres Etats3. La fracture entre l'interne et l'externe est dès lors posée et sa reproduction assurée continuellement et ce, jusqu'à maintenant. Le domaine national est le réceptacle inégalé pour l'ordre, la communauté politique et la paix, alors que la sphère internationale recueille l'anarchie, la violence non contenue et la guerre4. Le retentissement contemporain des idées cosmopolitiques, elles-mêmes dérivées de la philosophie kantienne5, tend à occulter l'influence pourtant décisive de la philosophie de Hobbes dans notre appréhension de la scène internationale6. Or, cet ascendant est si grand qu'une réflexion qui désire s'en éloigner doit au préalable s'en justifier7. Même si la philosophie de Hobbes, tout comme celle de Rousseau, n'aborde que de façon secondaire la scène internationale8, son Etat-Léviathan relègue efficacement l'état de nature vers l'extérieur. Car enfin, qu'est-ce que l'Etat-Léviathan de Hobbes sinon une machine qui accroît l'emprise de l'homme sur la nature et qui réussit ainsi à plier les forces naturelles de telle sorte qu'elles puissent jouer au bénéfice de l'homme? Bref, il métamorphose les forces antagonistes de l'homme en une paix civile durable. L'état de nature n'est ni bon ni mauvais en soi, il répond toutefois à la volonté de conservation. Le problème tient dans le côté passionnel des hommes, dans la faillibilité de leurs raisonnements et dans les mouvements de rivalité et de violence irrépressibles de quelques uns. Ces caractéristiques rendent tout à fait aléatoire la conservation des hommes. L'Etat est précisément cet homme artificiel, cette persona, construite de toute pièce par la mécanique rationnelle qu'Hobbes affectionnait tout particulièrement. Cet artifice supervisera toutes les conversions nécessaires des forces antagonistes, comme celle de la totale subjection des hommes en leur propre bénéfice. L'Etat intègre la violence dans son mode de gouvernement, et ce faisant, il renverse la violence pour la faire jouer dans l'intérêt de ses sujets. Mais la capacité pour conjurer l'état de nature et imposer un ordre rationnel par le biais d'une créature artificielle contient des limites, que l'on pourrait qualifier, fidèle en cela à la mécanique rationnelle, d'énergitiques. L'Etat-Léviathan constitue un îlot où la raison et le droit ont su triomphé mais ce triomphe est clôturé. La violence et la destruction perdurent dans la sphère internationale où nul Léviathan n'est envisageable. En effet, aucune machine ne se révèlera assez puissante dans ses capacités technique, juridique et politique, pour vaincre les forces antagonistes à cette échelle et soumettre du même coup l'ensemble des êtres humains en convertissant leur subjection en bénéfice. L'Etat-Léviathan se retrouve dans cet état de nature international à l'intérieur d'un palais des miroirs où son image est reflétée plusieurs fois. La figure de l'Etat est enserrée, dans la mécanique rationnelle, par un particularisme d'ordre territorial. Cette dernière conclusion se rapporte directement au caractère fantastique et irréalisable d'une machine à composition unique qui embrasse l'ensemble du genre humain. Il faut bien voir que l'avènement de l'Etat suscite une pensée nouvelle et interpelle de façon irrésistible la philosophie politique. L'idée que la figure étatique ait surpassé l'état de nature capture l'imagination, et elle s'imposera durablement en modèle incontournable pour qui veut penser la politique nationale et internationale. Hobbes n'échappe pas à cette préoccupation. Au contraire, il l'inaugure en présentant l'homme artificiel, répondant au nom de Léviathan, comme essence de la République. De la multiplicité des personnes, qui au départ ont réalisé l'artifice de la représentation, est née l'unité exemplaire de l'Etat. Cette représentation unitaire remplissait alors une nécessité d'ordre fonctionnel pour le politique. En effet, l'auto-description de l'Etat est inventée pour répondre à un contexte particulier. Les unités politiques du bas Moyen-Age se sont peu à peu développées de collectivités personnelles, voire familiales, en unités formelles et territoriales. Cette trajectoire, qui implique une différentiation fonctionnelle au sein de la société9, augmente la complexité de la réalité, la multiplication et l'enchevêtrement des pouvoirs10 et des systèmes. L'Etat se détache de ce milieu effervescent qu'est la société civile de l'époque, il devient un objet en soi11 et accorde précisément l'unité au lieu et à la place d'une juxtaposition d'activités politiques isolées, contingentes et désordonnées. En représentant l'unité du social, l'Etat attribue un sens aux activités sur son territoire et contrôle une complexité sans cesse grandissante en réintroduisant, de façon exclusive cette fois-ci, la contrainte. Mais cette unité, portée à bout de bras par l'Etat et déterminante dans la constitution même de son corps politique, joue un rôle phénoménologique d'importance sur la scène internationale. En effet, cette unité exemplaire à l'interne participe aux périphéries à un processus d'individuation. Pour constituer des Etats, les responsables politiques ont dû au préalable combattre les prétentions universelles de l'Empire et de la Papauté. A leur tour, les Etats ont dû également renoncer à leur propre désir d'universel et d'expansion afin seulement de s'individualiser et de rester en cet état. En arrimant l'unité interne ou le corps public à un territoire, l'Etat doit obligatoirement acquiescer à une fragmentation territoriale avec d'autres souverainetés indépendantes. La scène internationale est donc ce non-lieu, cette perspective12, où l'unité interne de l'Etat le rédige en individu et qui entend le rester dans ses rapports d'extériorité avec les autres Etats. Elle peut facilement être illustrée par la juxtapostion d'unités politiques diverses et soigneusement distinctes. Nous sommes désormais en mesure de saisir comment les théories contractualistes, et dans le cas sous étude celle de Hobbes, évacuent l'état de nature vers l'extérieur, dans la sphère internationale. Dans ses rapports d'extériorité, c'est-à-dire dans ses relations avec ses semblables, l'Etat subit une transformation que d'aucun qualifieront de régression13. Une fois la frontière territoriale traversée, le masque de civilité, de personne publique ou artificielle tombe pour laisser apparaître un être naturel. Contrairement à la personne artificielle que nous retrouvons à l'interne et qui parle et agit au nom des autres ou de la société civile, une personne naturelle agit en son propre nom, ses paroles, ses actions et sa volonté lui appartiennent. L'Etat ne succombe plus sous la tâche représentationnelle. Dans la sphère internationale et au contact des autres Etats, il est. Avec Hobbes, le dépassement de la frontière signifie la naturalisation de la construction juridique de l'Etat qui a extrait au préalable les individus de l'état de nature. A l'interne, les procédures d'élection et les mécanismes des institutions politiques rappellent constamment, à qui veut bien l'entendre, que l'Etat est une construction fictive, une personne publique et artificielle. Par un brusque renversement des choses, la construction juridique à l'interne contribue à l'externe à métamorphoser l'Etat en une personne naturelle, incarnée ou matérialisée dans un territoire délimité. Sur la scène internationale, l'Etat répond à un nom, invoque sa raison d'Etat, s'engage dans des relations contractuelles avec les autres Etats dicté par sa seule volonté, poursuit la conservation de son être en défendant son territoire contre des attaques réelles, imaginaires ou simulées. La scène internationale est donc composée par des Etats, personnes naturelles, qui rejettent explicitement puisqu'ils ne mettent pas obligatoirement en danger la conservation de leur être, tout pacte de soumission. Bref, les Etats dans leurs rapports d'extériorité ne nécessitent pas une construction fictive qui réduirait la multiplicité à une unité exemplaire. Hobbes en concluerait que la scène internationale se défile, pour cette raison, devant toute tentative d'être représentée. Les Etats, égaux dans leur souveraineté, se maintiennent uniquement dans le principe d'individuation. Cette affirmation explique le constat fait par Hegel sur le caractère inachevé du droit international14. Les Etats interagissent en personnes privées. Ils entrent bien par conséquent dans des relations contractuelles, mais cela ne suffit pas à les extraire de la société civile. II. Timide apparition de l'artificialité sur la scène internationale La conception des Modernes de la scène internationale dérive des théories contractualistes, elles-mêmes attachées à penser le gouvernement étatique. Elle peut être ramenée à un état de nature infranchissable. La philosophie de Hobbes demeure la pierre angulaire de cette conception, qui voyagera avec succès dans le temps pour s'imposer encore aujourd'hui, explicitement ou implicitement, à toute réflexion sur la scène internationale. Pour lors, nous voudrions combattre cette conception qui repose sur deux postulats complémentaires; le premier étant que la scène internationale appartient exclusivement aux Etats, alors que le second considère ce fief interétatique totalement immergé dans un état de nature indépassable. L'on pourrait déjà objecter que le premier postulat pèche par excès. Les Modernes ont tout de même reconnu la venue sur la scène internationale, même si cette venue est récente, d'un acteur différent de l'Etat, à savoir les organisations internationales. Or, comprenons-nous bien, cette reconnaissance ne diminue en rien la force du postulat de base. Pour les Modernes, les Etats restent les acteurs indétrônables. Les organisations internationales ne constituent tout au plus qu'un prolongement de l'être étatique. L'agir de ces organisations se restreint à des choses parcellaires ou de moindre importance et il demeure toujours déterminé par le consentement des Etats-membres. Bref, l'organisation internationale ne présente pas une unité organique en soi, elle n'est que la banale expression de la volonté de coopération des Etats dans des domaines choisis. Nous entendons réfuter ces deux postulats qui sous-tendent la conception des Modernes. La globalisation panse la fracture dichotomique et pluriséculaire entre l'interne et l'externe. Elle est plus qu'une simple intensification des marchés et des techniques, quoique cet aspect spectaculaire contribue à la réduction de celle-là à celui-ci. Plus généralement, la globalisation comprend la diffusion spatiale des institutions juridiques, politiques, sociales, culturelles et symboliques. Elle s'intéresse également, et cet angle d'analyse retiendra notre attention, à l'extension des acteurs auparavant confinés à l'interne mais qui transportent désormais leurs intérêts et leurs revendications sur la scène internationale. Par conséquent, cette dernière n'appartient plus exclusivement aux Etats puisqu'elle accueille des organisations internationales, des corporations multinationales, des mouvements politiques de libération, des sociétés transnationales, des organisations non gouvernementales et, dans une moindre mesure, des individus. L'élargissement de la scène internationale s'est produit peu à peu, presqu'imperceptiblement. Hormis les multinationales qui sont entrées rapidement et directement dans des relations contractuelles avec les Etats et ont établi essentiellement des rapports de type privé, les autres acteurs ont généralement profité du tremplin qu'étaient et demeurent les organisations internationales. De surcroît, ces acteurs s'intéressent à des rapports de type public. Mais, encore là, ne pourrait-on pas envisager les organisations internationales comme un simple prolongement de l'être étatique et éliminer ainsi l'hypothèse d'une réelle diversification des acteurs internationaux? Les normes internationales ne sont-elles pas toujours adoptées, à l'intérieur des organisations internationales, après des négociations entre les Etats? Répondre par l'affirmative à ces questions équivaudrait à méconnaître le développement et le fonctionnement des organisations internationales ou autres. L'organisation ne saurait se réduire à la somme des entités individuelles qui la composent. Grâce à leur capacité épistémique et cognitive, l'organisation «apprend», «pense» et se construit des réalités sociales entièrement distinctes de ses membres constitutifs15. Elle acquiert une logique systémique qui lui appartient. En disant cela, nous prêtons assurément le flanc aux accusations plus ou moins faciles d'anthropomorphisme. Toutefois, la reconnaissance d'une certaine capacité cognitive, épistémique et normative aux organisations n'implique en aucun cas une identité stricte entre l'homme et l'organisation. L'organisation des Nations Unies a précisément construit une réalité sociale indépendante des Etats-membres et cette existence autonome a été formulée dès 1949 par la Cour internationale de justice16. La Cour précise que l'organisation est une personne internationale, titulaire de droits et de devoirs internationaux, tout en prenant soin d'ajouter qu'elle ne se confond ni à un Etat ni à un «super-Etat». Il faut également voir que les multiples organisations internationales accentuent leur indépendance par des interférences entre elles. Cette imbrication des domaines de chaque organisation augmente respectivement leur savoir et autorise un ajustement global dans leur stratégie. Les organisations réussissent ainsi à transformer leur fonction de connaissance en un pouvoir décisionnel, qui se détache toujours plus de la stricte volonté des Etats. C'est à l'intérieur de ces organisations, disions-nous, que les organismes non gouvernementaux et les individus se sont taillés un rôle à leur mesure. Ce faisant, ils ont mis fin au monopole pluriséculaire de l'Etat sur la scène internationale. L'Etat n'est donc plus seul sur la scène internationale alors qu'il s'était assuré cette condition depuis le moment de sa création. A telle enseigne que cette solitude provenait de la constitution même de l'Etat. Faisant écho aux théories contractualistes, le droit a inventé une fiction juridique qui a solidement fixé une population sur un espace territorial. De surcroît, cette population se définissait obligatoirement en référence à une entité distincte et unitaire, nous avons nommé l'Etat. Parallèlement, les théories contractualistes et la fiction juridique correspondante ont déplacé l'état de nature vers l'international. Dans ses rapports d'extériorité, l'Etat se maintient dans sa singularité et dans son individuation. Cette continuité de l'être étatique n'exige qu'une seule forme de socialisation, celle entre les Etats, et elle fonde le système interétatique tel qu'on le connaît. Pour répondre à ce système, le droit international a lui aussi inventé une fiction juridique; celle d'un espace déterritorialisé, un hors-lieu de paroles, de négociations et de diplomatie entre et pour les Etats. Simultanément, le système interétatique a éliminé de la scène internationale les autres formes possibles de socialisation qui pourraient éventuellement amoindrir la singularité et l'individualité étatique. En effet, les socialisations de type transnationale et multinationale contribuent à la porosité des frontières territoriales, elles entachent la population qui doit se définir de façon unidirectionnelle par rapport à l'Etat. Bref, ces autres formes de socialisation entament l'auto-description proposée par les Etats souverains17. La forme de socialisation étatique a ceci de particulier, voire de paradoxale, qu'elle se nie elle-même. Elle se présente comme à l'antipode de ce qu'elle fait. La société internationale se conçoit en effet en terme de «non-société»18. On a ainsi raconté l'histoire de l'Etat en En revanche, l'inverse se vérifie. Les histoires des Etats s'imbriquent. L'Etat lui-même est la résultante des emprunts qu'il a fait aux autres, d'influences, de concertations, d'appropriations, de duplicatas, de reproductions mimétiques, de refus et de justifications pour ces refus. Pour résumer, l'Etat est véritablement un acteur social19, doué des capacités cognitive, épistémologique et normative. Il évolue en interaction constante avec les autres Etats et ce milieu s'assimile au système interétatique. Cette faculté d'apprentissage attribuée à l'Etat est apparente dans son obédience générale pour le droit international et pour les normes de légitimité véhiculées par la communauté internationale. Parce que ces normes ont subi de profondes mutations depuis l'instauration du système post-westphalien20, elles impliquent des adaptations dans les comportements et donc une faculté d'apprentissage de la part de l'Etat. L'image de l'état de nature international a évacué le scénario de la socialisation sui generis des Etats. Comme si ce n'était pas assez, elle contribue désormais à minimiser la transnationalisation qui s'est produite au sein de la société civile contemporaine. Pour gérer une complexité sociale sans cesse croissante, la société civile interne s'est différenciée dans le temps en plusieurs systèmes fonctionnels eux-mêmes intégrés dans le territoire; le politique, l'économique, le juridique, le scientifique, etc... Avec la globalisation, la société civile interne se laisse difficilement subsumer par un territoire délimité. Pour le dire autrement, les systèmes composant la société civile sont d'ores et déjà globaux et ils opèrent suivant une logique communicationnelle et non plus territoriale21. Le système politique, quant à lui, persiste à utiliser la logique territoriale. La segmentation en Etats demeure pour ce système la meilleure façon d'optimiser ses fonctions. Si le système politique persiste à épouser la logique territoriale, alors que les autres systèmes l'ont abandonnée pour adopter une logique communicationnelle qui amenuise les frontières, c'est parce que cette logique territoriale a réussi bien avant l'heure à s'étendre et à acquérir une portée véritablement globale. Bref, cette logique a joué au bénéfice du système politique. Néanmoins, s'il demeure le seul systéme à utiliser cette logique territoriale, il n'est plus le seul à détenir cette portée globale. L'Etat est aux prises avec une société civile de plus en plus transnationale, multinationale et internationale. Pour conserver son rapport privilégié et unitaire avec sa propre société civile, l'Etat se tourne, par un revers de fortune que seule l'histoire sait produire, vers les autres Etats. Il cherche ainsi à coordonner ses forces avec ses semblables et, conjointement, à renforcer de cette manière le système interétatique. Contrairement à l'opinion communément admise, la globalisation contribuerait à la socialisation des Etats. Ces derniers ne flanchissent pas nécessairement sous le coup des irritations provoquées par la globalisation des autres systèmes. Au lieu d'y répondre isolément, les Etats s'échangent des idées et des expériences afin de mieux se restructurer. La globalisation rencontre un système interétatique puissant, solidement implanté, qui est régit par son code de rationalité et ses règles juridiques. Cette rencontre force parallèlement un apprentissage à l'intérieur du système interétatique et une transformation de la scène internationale. Il y a désormais une interaction de plus en plus étroite entre le système interétatique et les systèmes économique, juridique, social et culturel du fait de leur globalisation. Ces nouveaux acteurs apportent avec eux la question de la société civile dans la sphère internationale. La conséquence fondamentale de cette nouvelle donne est la dissipation de la personnalité naturelle des Etats et, plus généralement, l'achèvement de l'état de nature international. En effet, la seule présence d'acteurs différents de l'Etat réintroduit le caractère nécessairement artificiel de celui-ci et l'oblige de facto à représenter sa société civile tant au niveau national qu'international. L'Etat ne peut plus parler exclusivement en son nom, il se voit dans l'obligation d'endosser le rôle qui lui est sien, celui de parler pour la société civile. Si l'Etat semble oublier cette obligation de représentation, les autres acteurs internationaux se font un plaisir de le lui rappeler. Quelle importance faut-il attacher à la réitération de l'artificialité et de sa récente insertion dans la sphère internationale? L'artifice de l'Etat permet de reconnaître la distance incompressible entre la société civile et l'Etat, d'où l'obligation de représentation pour l'institution étatique. Grâce à cette distance, un espace public peut être implanter et il alimentera une discussion perpétuelle sur l'arrangement social existant et sur l'acceptabilité des formes de vie proposées et des interprétations concernant les droits et libertés. Bref, l'Etat est une pure forme ou un langage22 qui autorise précisément la pensée politique du «comment vivre ensemble» et qui relance continuellement les discussions sur ce qui est commun à des hommes partageant un temps et un lieu déterminés. A l'inverse, la personnalité naturelle ne se préoccupe que du particulier, de son maintien dans le temps et, trop souvent, de son expansion sous une forme ou une autre dans l'espace. Elle fait ce travail sans attribuer un sens aux relations entre les individualités ou à ce qu'elles ont en commun. La projection même fragmentée des sociétés civiles sur la scène internationale force donc la réapparition du caractère artificiel de l'Etat23. Cette projection se distingue toutefois de la création d'une société civile globale et homogène24. C'est-à-dire qu'elle se distingue d'une société qui revendique une relation d'identité entre les individus en vertu du genre humain ou en vertu de certaines qualités morales ou civiques25. Il s'agit plutôt d'une régénération des différents espaces publics locaux par la force de l'internationalisation. Les sphères publiques internes, lieux traditionnels de critique et d'imputabilité pour le «comment vivre ensemble» ou l'arrangement social, incorporent désormais des problématiques transfrontalières26. A l'époque, Hobbes ne pouvait imaginer une machine assez puissante ou douée des capacités technique, juridique et politique pour envisager l'extraction des Etats de l'état de nature international. La globalisation contemporaine, elle, semble détenir ces capacités. En ce sens, elle se rapproche de la machine chère à Hobbes et qui oblige les Etats à sortir de l'état de nature international jusqu'alors indépassable. Toutefois, les analogies s'arrêtent ici, car la sortie de l'état de nature ne se déroule pas à la façon des scénarios imaginés par les Modernes. En effet, grand bien lui fasse, la sortie de l'état de nature international ne passe pas par la création d'un «super-Léviathan», d'un gouvernement mondial ou d'une organisation internationale qui représenterait la communauté internationale. De surcroît, elle n'a pas non plus à attendre pour advenir le règne incertain de l'individu à l'international que la tradition cosmopolitique se plaît à appeler. Elle passe peut-être par l'incorporation dans la sphère internationale de la question de la représentation de la société civile, question suscitée par l'arrivée de nouveaux acteurs internationaux et la fin du monopole interétatique.
Notes: 1 Pour ces descriptions de la part des politologues et des juristes, ainsi qu'une discussion sur le débat entre ces deux disciplines, lire entre autres, C. APOSTOLIDIS, Doctrines juridiques et droit international. Critique de la connaissance juridique, Paris, éd. Eyrolles Université, coll. Bibliothèque du droit international et relations internationales, 1991; C. BROWN, International Relations Theory. New Normative Approaches, New York, Columbia University Press, 1992; R.-J. DUPUY, La clôture du système international, Paris, PUF, 1989; F.V. KRATOCHWIL, Rules, Norms, and Decisions. On the Condition of Practical and Legal Reasoning in International Relations and Domestic Affairs, Cambridge, Cambridge University Press, 1989; T. NARDIN and D.R. MAPEL (eds.), Traditions of International Ethics, Cambridge, Cambridge University Press, 1992; H. SUGANAMI, The Domestic Analogy and World Order Proposals, Cambridge, Cambridge University Press, 1989. 2 Sur cette situation préjuridique mais non dépourvue de normes juridiques, KANT, Principes métaphysiques du droit, Librairie de Ladrange, 9e éd., 1837; P. HAGGENMACHER, "Kant et la tradition du droit des gens", dans P. LABERGE, G. LAFRANCE et D. DUMAS (dir.), L'année 1795-Kant. Essai sur la paix, Paris, Vrin, 1997, pp. 122-139. 3 Cette métaphore ainsi que les développements sur l'état de nature de Hobbes s'inspirent de la belle monographie d'Agnès LEJBOWICZ, Philosophie du droit international. L'impossible capture de l'humanité, Paris, PUF, coll. Fondements de la politique, 1999, pp. 173 à 256. 4 R.B.J. WALKER, Inside/Outside: International Relations as Political Theory, Cambridge, Cambridge University Press, 1993. 5 Sur le plan philosophique, J. HABERMAS, La paix perpétuelle. Le bicentenaire d'une idée kantienne, Paris, éd. du Cerf, coll. «Humanités», 1996; sur le plan de la théorie juridique, F.R. TESON, "Realism and Kantianism in International Law", (1992) 86 American Society of International Law Proceedings 113 et F.R. TESON, "The Kantian Theory of International Law", (1992) 92 Columbia Law Review 53. 6 T. HOBBES, Leviathan, ed. by Richard TUCK, Cambridge, Cambridge University Press, 1991; T. HOBBES, De Cive, or, The Citizen, ed. by S.P. LAMPRECHT, Westport, Grennwood Press, 1982. 7 T. AIRAKSINEN and M.A. BERTMAN (eds.), Hobbes: War Among Nations, Avebury, Gower Publishing Co. Ltd., 1989. 8 S. GOYARD-FABRE, "Les silences de Hobbes et de Rousseau devant le droit international", (1987) 32 Archives de philosophie du droit 59. 9 N. LUHMANN, "The «State» of the Political System", in N. LUHMANN, Essays on Self-Reference, New York, Columbia University Press, 1990, pp. 165-174. 10 A. TRUYOL Y SERRA, "Souveraineté", (1990) 35 Archives de philosophie du droit 313. 11 J. BARTELSON, A Genealogy of Sovereignty, Cambridge, Cambridge University Press, 1995. 12 A. RILES, "The View from the International Plane: Perspective and Scale in the Architecture of Colonial International Law", (1995) VI Law and Critique 39. 13 A. LEJBOWICZ, op. cit., note 3. 14 G.W.F. HEGEL, Principes de philosophie du droit, Paris, Gallimard, coll. Tel, 1940. 15 G. TEUBNER, Droit et réflexivité. L'auto-référence en droit et dans l'organisation, Bruxelles, Bruylant/L.G.D.J., 1996. 16 Avis sur la réparation des dommages subis au service des Nations Unies, C.I.J. 1949, p. 174. 17 A. LEJBOWICZ, op. cit., note 3, pp. 244 et ss, pp. 400 et ss. 18 P. ALLOTT, Eunomia. New Order for a New World, New York, Oxford University Press, 1990. 19 D. ARMSTRONG, "Globalization and the Social State", (1998) 24 Review of International Studies 461. 20 J.S. BARKIN, "The Evolution of the Constitution of Sovereignty and the Emergence of Human Rights Norms", (1998) 27 Millennium: Journal of International Studies 229. 21 N. LUHMANN, "The World Society as a Social System", in N. LUHMANN, op. cit., note 9, pp. 175-190. 22 M. KOSKENNIEMI, "The Wonderful Artificiality of States", (1994) Proceedings of the 88th Annual Meetings of the American Society of International Law 22. 23 Le caractère artificiel de l'Etat peut également être effacé au niveau interne lorsque l'Etat est accaparé par un groupe d'individus qui réussissent à élever leur particularisme au rang du général. En d'autres mots, ce groupe ne ressent plus le besoin de représenter la société civile puisqu'il prétend l'être à lui seul. 24 R.D. LIPSCHUTZ, "Reconstructing World Politics: The Emergence of a Global Civil Society", (1992) 21 Millennium: Journal of International Studies 389; M.K. PASHA and D.L. BLANEY, "Elusive Paradise: The Promise and Peril of Global Civil Society", (1998) 23 Alternatives 417. 25 T. FRANCK, "Community Based on Autonomy", (1997) 36 Columbia Journal of Transnational Law 41. 26 J. BOHMAN, "The Globalisation of the Public Sphere", (1998) 24 Philosophy& Social Criticism 199. |
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| Montréal, septembre 1999 | |||||||||||||||||||||
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