Chaire UNESCO d’étude des fondements philosophique de la justice et de la société démocratique | UQAM La déesse grecque Athéna - Musée archéologique du Pirée

Projets de recherche en cours 2005-2012

Dernière modifications : 26 mai 2015

Nécessités économiques et libertés politiques à l’heure de la mondialisation

Les travaux de la Chaire s’inscrivent dans les discussions théoriques actuelles qui opposent, en tant que porteuse de fragmentations sociétales, la mondialisation croissante des échanges, des techniques, du marché aux fonctions traditionnelles de l’État. Le débat où se confrontent à la fois thèses économiques, politiques et éthiques, s’il a pris toute sa virulence depuis ces vingt dernières années, sur le plan surtout de l’entrecroisement des revendications particularistes aux revendications concernant la justice sociale, remonte du point de vue socio-historique à l’avènement de l’État de droit avec la Révolution française. Pour les sources philosophiques qui nourrissent le débat et en déterminent la dynamique, l’émergence au XVIIIe siècle de l’économie politique a joué un rôle d’autant plus décisif qu’il se combine, d’une part, aux développements de la philosophie de l’histoire dominée par l’idée de progrès, de l’autre à ceux de la philosophie du droit orientée par l’exigence universaliste et la loi de contrainte réciproque sur laquelle Kant édifie le concept du droit. Le rationalisme des Lumières, l’internationalisme socialiste et le cosmopolitisme libéral ont fait travailler cette universalité morale de l’idée d’humanité et produire une chaîne de concepts au bout de laquelle furent promis à chacun la liberté politique et l’égalité économique. Ce moralisme abstrait est aujourd’hui remis en cause, si bien que la dialectique du singulier et de l’universel, naguère seule à soutenir au niveau logique et discursif les processus de régulation politique des sociétés, est de plus en plus croisée à celle du particulier (les solidarités familiales, ethniques, etc.) et du général (les institutions, l’État assimilateur, etc.). La mondialisation, prise au niveau de la réflexivité de ses diverses manifestations, induit une logique interne à chaque société qui questionne à la fois le principe de sa totalité et celui des éléments qui la composent. La crise sociale actuelle en témoigne : elle met en présence, sur plusieurs plans, les forces qui battent en brèche cette conciliation de la nécessité et de la liberté qui avait été le gage, aux yeux des philosophes, du devenir effectif et efficace de l’histoire depuis l’instauration de l’État de droit. « C’est au-delà que commence l’épanouissement de la puissance humaine qui est sa propre fin, le véritable règne de la liberté, qui cependant ne peut fleurir qu’en se fondant sur le règne de la nécessité ». À l’heure de la mondialisation, le saut de la nécessité dans la liberté, cet au-delà espéré par Marx à la fin du Capital, non seulement ne s’est pas réalisé mais semble s’éloigner tandis que l’universalité des valeurs des droits de l’homme, de la démocratie et de la liberté est manifestement en voie de disparition.

Aussi entendons-nous questionner les transformations qui affectent le discours social à partir d’un double mouvement : l’analyse de ses fondements philosophiques et la mise au jour de ses enjeux idéologiques, politiques et culturels. Nous projetons l’exploitation de trois chantiers principaux.

  1. Nous analyserons en regard de la question de la justice sociale, de la dynamique de son évolution et des débats sur le plan politique et économique qui l’accompagnent dans les sociétés libérales, les rapports entre le discours de la mondialisation, les revendications particularistes et la remise en cause des pouvoirs de l’État-nation. La question de la justice sociale sera examinée par rapport, d’une part, aux problèmes posés par l’autonomie de l’instance politique, d’autre part, par rapport aux principaux réquisits des droits démocratiques face à l’importance croissante de l’instance économique. L’hypothèse qui nous guide ici est que la mondialisation repose sur la tentative d’instituer un ordre juridique qui soit indépendant de l’ordre politique.
  2. Nous sommes alors conduits à mettre au jour les implications de la mondialisation et du développement des revendications particularistes pour les institutions représentatives, plus spécifiquement en regard de leurs deux éléments fondamentaux, soit la représentation et la délibération. On cherchera comment repenser, dans ces conditions, une conception de la délibération permettant d’assurer l’acceptabilité rationnelle des décisions collectives.
  3. Faisant, enfin, retour au socle historique fondateur de la question des particularismes et des droits démocratiques, nous voudrions saisir, dans le cadre limité du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle, comment les philosophes ont pensé, d’une part, l’unification du monde humain dans l’universel, d’autre part, comment ils ont pensé la diversité culturelle, comment ils ont confronté civilisation et culture.

Nous escomptons ainsi, à l’intérieur du champ de la philosophie politique et de la philosophie du droit, pouvoir éclairer sur un large éventail les questions théoriques fondamentales qui émergent des mutations actuelles de la société, en particulier celles relatives à la discussion des principaux réquisits des droits démocratiques et de la reterritorialisation de l’espace socio-symbolique.

Le projet de la chaire UNESCO se veut une réflexion sur l’exigence, pour la communauté internationale, de se doter d’institutions telles que la liberté n’appartienne plus seulement à ceux qui dominent le marché. Elle devrait également baliser dans une perspective heuristique une voie originale délimitant les alternatives politiques en réponse à la mondialisation de l’économie.

Projets de recherche en cours 2005-2012

Souveraineté du peuple et représentation démocratique (J. Boulad-Ayoub, chercheur principal, D. Leydet, P.-M. Vernes)
Axé sur la question de la désaffection actuelle vis-à-vis du politique, notre programme de recherche voudrait pour la comprendre, faire retour, dans un premier moment, aux fondements théoriques du principe fondateur de la démocratie, la souveraineté du peuple et aux thèses classiques proposées par la réflexion politique moderne, française et américaine, qui font de la représentation politique la médiation nécessaire de ce pouvoir. Après en avoir souligné les apories, nous nous adresserons, dans un second moment, à creuser l’hypothèse de la transposition symbolique du conflit social sur la scène politique, hypothèse qui permettrait d’éclairer quelques éléments constitutifs de la crise de la représentation en vue de son dépassement possible. Dans un troisième et dernier moment, nous nous interrogerons sur les nouvelles conditions d’aménagement de la démocratie dans un libéralisme mondialisé et nous chercherons à évaluer les conséquences d’une telle reconfiguration en regard de la place du peuple dans la représentation démocratique. Aussi nous poursuivrons, sur un échéancier de trois années, la réalisation progressive de trois objectifs généraux :

  1. Examiner dans quelle mesure la théorie révolutionnaire française de l’immanence des représentants du peuple à ce peuple aussi bien que les mécanismes constitutionnels libéraux ratifiés en 1787 aux États-Unis montrent l’équivoque originelle du système représentatif tout autant que les thèses économistes qui remettent en question, au XIXe siècle, les démocraties représentatives jugées incapables de résorber le conflit social.
  2. Analyser les conséquences du détournement du conflit social dans sa représentation sur la scène politique, en particulier au sujet de la fonction du vote considéré comme institution de contrôle du régime démocratique.
  3. Explorer ce qu’il advient du principe représentatif, d’une part, dans le contexte des démocraties libérales contemporaines caractérisées par le pluralisme des valeurs et des cultures, d’autre part, dans le cadre d’une réflexion sur les possibilités de développements démocratiques au niveau transnational.

Notre recherche entend donc, à partir de l’examen du grand débat qui allait accompagner l’entrée sur scène en Europe et en Amérique de la souveraineté du peuple, questionner le problème du rapport du citoyen avec la liberté politique et avec la vérité qu’engage le jugement sur le pouvoir, tel qu’il se pose dans ses modes de prolongement actuels. Que la représentation fût affirmée comme un exercice de souveraineté et non sa captation ou sa monopolisation a entraîné depuis les origines une controverse sans fin qui dure jusqu’à nos jours et qui se complique des problèmes corollaires de la réflexivité du sujet politique, de sa double nature (liberté et soumission à la loi) et de la responsabilité politique qui la sanctionne, découlant de cette thèse.
En essayant de comprendre le défi que lance à la réflexion philosophique la crise contemporaine de la représentation à partir de l’analyse des fondements philosophiques modernes de la représentation et la mise au jour de ses enjeux idéologiques, politiques et culturels actuels, nous escomptons, tout en combinant nos compétences et notre expertise respectives à l’intérieur du champ commun de la philosophie politique, pouvoir éclairer les questions théoriques fondamentales qui émergent des mutations des institutions et des instances régulatrices de la société d’aujourd’hui, en particulier celles relatives à la discussion des conséquences politiques et socio-symboliques de la mondialisation et de la place effective du peuple dans la représentation. Notre recherche devrait baliser dans une perspective heuristique quelques pistes délimitant les alternatives politiques en réponse à la mondialisation de l’économie et au désenchantement actuel vis-à-vis du politique, voire de son retrait. Enfin nos incursions dans la pensée contrastée des XVIIIe et XIXe siècles devraient nous permettre d’approfondir les débats contemporains autour des dispositifs en jeu dans les démocraties représentatives, du poids de la croyance chez les électeurs et du conflit social.

Du savoir encyclopédique à l’encyclopédie des savoirs. Analyses transversales de l’Encyclopédie méthodique de Panckoucke (1782-1832). (J. Boulad-Ayoub, chercheur principal, P.-M. Vernes)

Si on a raison de voir dans le temps des Lumières celui de « l’apothéose de l’encyclopédisme », tout un chacun poursuivant cet idéal de possession totale et de diffusion universelle des connaissances pour comprendre rationnellement les lois de la nature, alors on peut qualifier l’entreprise gigantesque de l’éditeur Charles-Joseph Panckoucke, « d’Encyclopédie suprême ». L’Encyclopédie Méthodique (1782-1832), qui compte plus de 200 volumes répartis en 52 Dictionnaires, entend, en effet, être l’encyclopédie absolue. Comme le déclare le Prospectus, elle devrait « tenir lieu dans les cabinets des Savants et des Amateurs peu riches, d’une multitude d’autres livres dont l’acquisition partielle leur coûterait le centuple de cette Encyclopédie méthodique », des milliers de pages pour remplacer des milliers de livres.

L’Encyclopédie Méthodique, répertoire des connaissances qui se veut universel, institutionnalise le moment culturel qui, à travers la Révolution française, articule le savoir encyclopédique à l’encyclopédie des savoirs. En nous appuyant sur une sélection d’articles choisis parmi quatre Dictionnaires parmi les plus significatifs du champ des sciences sociales, politiques et économiques de la Méthodique, notre programme de recherche voudrait, pour analyser les continuités comme les ruptures idéologiques et culturelles, entre les Lumières tardives et le positivisme débutant du XIX e siècle, poursuivre sur un échéancier de trois années, la réalisation progressive de trois objectifs généraux :

  1. Du point de vue de l’organisation des connaissances, l’examen comparatif, à travers quatre Dictionnaires exemplaires, des orientations à la fois anticipatrices et retardataires de la Méthodique, sur les plans épistémologique, méthodologique et culturel.
  2. L’analyse des déterminations philosophiques, conceptuelles et politiques de l’opposition entre, d’une part, les positions réformistes du Dictionnaire Métaphysique, logique, morale (P-L Lacretelle – 1786-1791) et celles radicales et polémiques du Dictionnaire de Philosophie ancienne et moderne (J.-A. Naigeon – 1791-1797), et, d’autre part, entre le Dictionnaire d’Économie politique (J.-N. Démeunier – 1784-1790) et le Dictionnaire de Théologie (N.S. Bergier – 1790-1791).
  3. L’appréciation, à travers les articles « américains » du Dictionnaire d’Économie politique, de l’influence constitutionnelle américaine sur le débat politique français et sur la culture de la fin du XVIII e siècle (1778-1791).

L’Encyclopédie Méthodique reste largement méconnue, voire décriée. Pourtant, l’ouvrage représente l’ultime contribution de l’encyclopédisme scientifique des Lumières. Mais outre son intérêt historique indéniable, son statut de chaînon incontournable entre l’épistémé des Lumières et celle dont la Méthodique contribue elle-même à façonner les contours aux débuts du XIX e siècle, impose de réexaminer à nouveaux frais certaines de ses contributions à la valeur pérenne. Aussi nous semble-t-il théoriquement séduisant et scientifiquement utile de chercher à compléter la connaissance inachevée de ce monument scientifique colossal, comme l’atteste la mince bibliographie qu’il a suscité et, en même temps, à approfondir les médiations qu’il enregistre. Celles-ci sont nombreuses tant sur le plan philosophique entre sensualisme condillacien et positivisme naissant que sur le plan méthodologique entre l’ordre généraliste et « philosophique » de l’Encyclopédie de Diderot et l’ordre spécialisé par matières de la Méthodique, ordre qui annonce nos Dictionnaires contemporains. On ne saurait oublier le contraste, sur le plan culturel et politique, entre l’élitisme des Encyclopédies nées sous un régime monarchique et l’accessibilité et les ambitions démocratiques des Encyclopédies post-révolutionnaires. Enfin, en conjuguant outils électroniques de recherche et analyses croisées et transversales sur quatre Dictionnaires-témoins, nous pensons réussir à relever deux défis précis. D’un côté, nous substituerons au Vocabulaire universel dont rêvait Panckoucke mais sans jamais le constituer, les ressources inépuisables du moteur électronique de recherche et de la mémoire de l’ordinateur, pourvoyant enfin la Méthodique de la dimension nécessaire au lecteur pour « approfondir le sujet qui l’intéresserait » comme les critiques le réclamaient, à l’époque, et lui restituant sa cohérence. De l’autre, nous nous attacherons à remettre pleinement en lumière le sens socio-culturel et l’influence politique importante de la Méthodique sur le débat constitutionnel qui fait connaître aux Constituants français le modèle américain.


Institut des Arts MythologiquesProgrammes de recherche 2002-2005