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15 décembre 2014
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Table ronde : La religion est pour Dieu et la politique est pour les humains

La religion nuit-elle à la citoyenneté ?

Ait Kabboura Mounia, Philosophie, UQAM

mouni20@live.fr


Depuis les temps modernes, les partisans de la laïcité ont cru résoudre le conflit entre religion et citoyenneté à la faveur de cette dernière. Avec la postmodernité [1] et dans une société dotée d’une culture séculière, la religion essaie de récupérer la place qu’elle avait auparavant. Il y a plusieurs raisons qui expliquent le retour du religieux : la mondialisation, la crise économique, l’immigration, les inégalités sociaux, l’individualisme, la quête de l’identité national ou religieuse, la recherche de l’appartenance, etc.

Nous proposons dans cette présentation la thèse suivante : aujourd’hui, le conflit traditionnel entre religion et laïcité prend une nouvelle tournure : entre la religion dans sa forme « paganiste » et la laïcité dans sa forme « païenne ». Ce conflit nuit énormément à la citoyenneté en postmodernité.

Le paganisme religieux et la société séculière

Nous constatons que les sociétés d’aujourd’hui, en Occident comme en Orient, vivent un retour en force de la religion. Ce retour est marqué par le rétrécissement de la religiosité spirituelle comme forme d’adoration transcendantale en faveur de l’exhibition de l’aspect « paganiste » de la religion.

Le paganisme est défini en tant que : « Nom donné, lors du triomphe du christianisme, aux religions polythéistes. Le paganisme romain » [2]. Ou encore : « Les théologiens ont réputé païennes toutes les formes religieuses qui ne sont ni juives ni chrétiennes » [3]. Selon le dictionnaire arabe où la définition est plus précise : « le paganisme est un nom féminin, donné au dogme qui prône l’adoration des idoles, des statues et des phénomènes naturels (pluie, soleil, arbres, etc.) [4], qui ont le pouvoir de faire le Bien ou le Mal » [5].

Le marqueur principal du paganisme est la matérialisation de Dieu et de la religiosité. Dieu est un objet matériel (idole-statue), représentatif et anthropomorphiste. La religiosité est une forme de matérialisation de la foi et une pratique visible. La question qui se pose ici est la suivante : Comment la religion monothéiste peut-elle avoir une forme paganiste ?

Contrairement au "paganisme", le monothéisme a libéré Dieu de la représentation matérielle en lui attribuant un statut transcendant. Dieu est unique, indépendant, incorporel, inimaginable, invisible et infini. Tandis que la religiosité est demeurée coincée entre le spirituel immatériel et la pratique matérielle, entre la liaison transcendantale des deux esprits (Dieu et l’humain) et les représentations matérielles visibles. On peut se demander ici pourquoi le monothéisme a gardé les deux aspects de la religion : le religieux spirituel (forme transcendante) et le religieux matériel, représenté par des formes culturelles (édifice, habits, nourriture, fêtes, rites, etc.)…

Nous pensons que cet aspect double et inséparable de la religion a deux causes :

La religion monothéiste apparait dans le temps où la raison humaine a besoin de l’imagination et des figures pour construire son savoir. Elle ne pouvait concevoir la réalité métaphysique que par la corporéité et l’imagerie ;

Le message religieux était à la fois une forme spirituelle et une forme législative contraignante (les lois de Moïse) qui exige une représentation visible.

Le sens abstrait du message révélé était obscur pour les croyants monothéistes anciens. Les disciples de Jésus par exemple ont compris la parabole célèbre « Eh bien ! Rendez à César ce qui est à césar, et à Dieu ce qui est à Dieu » [6] d’une manière simple et figurée : c’est une sorte de fuite du piège tendu par les prêtres qui « voulaient prendre Jésus en défaut dans ce qu’il dirait, pour le livrer à l’autorité et au pouvoir du gouverneur » [7]. Les modernes ont compris cette parabole d’une manière plus abstraite que les anciens, c’est une incitation judéo-chrétienne à la séparation de l’État et de la religion : César est le représentant de l’État et Dieu, le représentant de la religion. De nos jours, cette parabole devrait être comprise différemment : Dieu est le symbole de l’immatériel tandis que l’argent de César est le symbole du matériel. Cette parabole distingue deux royaumes différents, celui de Dieu et celui de l’humain (César), celui du l’immatériel et celui du matériel. Le premier est transcendant, infini et invisible tandis que le deuxième est matériel, fini et visible. Le premier ne peut être atteint par un objet, un édifice ou un symbole matériel (église, mosquée, synagogue, croix, kipa, foulard) tandis que le deuxième ne peut exister que par le biais de l’objet, de l’édifice et du symbole matériel. La religion est au fond une pratique de l’esprit libérée de l’imagerie, de la corporéité et de l’objet.

L’association entre le religieux spirituel et le religieux culturel (la représentation matérielle de la religion) est un fait contingent lié aux sociétés prémodernes. Cette association qui perdure jusqu’à nos jours sert l’hégémonie du religieux culturel, formel et contraignant sur la religion. Aujourd’hui, c’est le religieux culturel qui nuit à la citoyenneté, et non le religieux spirituel transcendant. Ce dernier ne peut trouver sa force que par la reconstruction de la religiosité sans représentation à l’aide du savoir religieux critique.

La laïcité païenne

En régularisant le religieux institutionnel, en désacralisant l’espace public, en combattant la visibilité et la matérialisation religieuse dans la société moderne séculière, la laïcité a repoussé le religieux spirituel loin de la société. Elle a isolé les deux aspects de la religion : d’une part, l’aspect spirituel qui incarne les valeurs humaines qui peuvent former une culture commune partagée par tous les citoyens croyants et non croyants ; d’autre part, l’aspect culturel qui représente la pratique spécifique d’une communauté religieuse particulière. Le fait d’isoler l’aspect spirituel de la religion au sein de la société séculière a conduit à de nouvelles confrontations entre religion et société. Cela a encouragé le religieux culturel à se prononcer au nom de la religion dans son intégrité pour réclamer la visibilité qu’on lui accordait auparavant. Le triomphe de la culture profane dans la société moderne a fait encercler le spirituel dans l’espace privé, ce qui a développé une religiosité peureuse, agressive et formellement stricte et a fourni au religieux culturel la légitimé de mener son combat au nom de la religion contre ce qu’il appelle la culture païenne (profane).

La laïcité moderne a réalisé un projet gigantesque en coupant le cordon ombilical qui liait le politique et le religieux en libérant ce dernier des intérêts particuliers du politique. Dorénavant, le politique ne peut se cacher derrière la religion ni de mener ses conflits au nom de Dieu. En séparant la religion du politique, la laïcité a séparé aussi la religion de la société, ce qui a engendré plusieurs problèmes :

Les organisations religieuses se sont transformées en associations culturelles pour se fondre dans le paysage séculier. L’État qui a refusé la visibilité religieuse dans l’espace institutionnel public a laissé le champs libre à la visibilité dans l’espace public non institutionnalisé (la rue, les parcs, centre d’achats, etc.).

La reconnaissance de la différence culturelle a permis au religieux culturel (représentatif) de réclamer son droit à la visibilité au nom de la culture.

Au Moyen Âge, les cours des églises tranchaient les questions politiques. Aujourd’hui, les cours des tribunaux tranchent les questions religieuses épineuses. Ils devraient déterminer les pratiques religieuses acceptables et celles qui sont excessifs. Le vêtement qui correspond aux valeurs de la société séculière et celui qui n’y correspond pas. Comment les hommes devraient arranger leur barbe. Où s’arrête la religion et où commence la culture ? La gestion de la religion est déléguée à des instances qui n’ont aucun savoir religieux ; elles sont dans « la sainte ignorance » selon Olivier Roy [8]. L’accommodement raisonnable est tombé dans le piège du religieux culturel et l’ambigüité des frontières entre la religion et la culture.

Dans notre société en postmodernité, le paganisme religieux et la laïcité rigide nuisent à la citoyenneté et privent les citoyens croyants et athées des outils nécessaires pour construire un système de
référence culturel commun.


[1Ici, la postmodernité ne représente pas une époque chronologique ni une critique des idées de la modernité (Lyotard, Foucault, Deleuze, etc.). Elle est utilisée dans le sens de l’hypermodernité (Gilles Lipovetsky, Les Temps hypermodernes, (avec Sébastien Charles), coll, Paris, Grasset, « Nouveau collège de philosophie », 2004) et la surmodernité (Marc Augé, Non- lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Seuil, coll. « la librairie du XXIe siècle », 1992

[2Dictionnaire Larousse et Dictionnaire Encyclopédique Hachette

[3Dictionnaire Encyclopédique Quillet

[4Dictionnaire al-Mu’ajam al-Wassit et Mu’jam al-Ma’ani al-Jami’, Dar al-Kutub al-Ilmiyah, Liban, 2009.

[5Chez les Grecs, Aphrodite est déesse de l’amour et de la fécondité et Hadès est dieu du royaume des morts et de l’enfer.

[6Traduction œcuménique de la Bible, société Biblique Canadienne, 2004, Luc, 20.20.26.

[7Ibid., Luc, 20.20.21.

[8Olivier Roy, La Sainte Ignorance. Le temps de la religion sans culture, Paris, Seuil, 2008.

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