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24 avril 2014
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Débats publics et sociétés secrètes dans les révolutions atlantiques

Gian Mario Cazzaniga, Université de Pise

cazzaniga@fls.unipi.it
Voyez la page de la conférence qui a eu lieu le 24 avril 2014.


La thèse que je voudrais soutenir dans mon exposé est que la construction artificielle, ou l’invention, du lien social est le fondement de la modernité. Dans cette construction l’instrument privilégié est la liberté individuelle d’association, où débats publics et sociétés secrètes se configurent comme deux lieux complémentaires de réalisation de cette liberté et de construction du projet d’un monde de liens fraternels. Je chercherai enfin de raisonner sur la catégorie de Révolution atlantique à la lumière de l’actuel débat sur la World History et Transnational History, qui est aussi un débat sur la soi-disante deuxième modernité.

L’épanouissement d’associations volontaires au XVIIIe siècle, soit sur le terrain culturel et récréatif de la sociabilitè soit sur le terrain de la recherche antiquaire et scientifique, en particulier par des sociétés économiques et agraires, a une longue histoire dont nous pouvons identifier les racines dans la Réforme. La société traditionnelle se base sur des liens de sang et de voisinage qui forment un système de vie lié par un commun système religieux. La Réforme va diviser cette société traditionnelle, la Res publica christiana, et va produire deux mondes religieux opposés, les catholiques et les réformés, tout en bâtissant aussi deux formes nouvelles d’associations : le sectes, telles que les baptistes, les quackers, les sociniens, qui plus tard deviendront les unitariens, et les conventicules, telles que les piétistes, les frères moraves, les méthodistes, les jansénistes. Ce sont ces deux formes d’associations qui représentent le commencement de la rupture du système social traditionnel.

Maintenant c’est le libre choix individuel qui commence à produire le lien social, religieux et communautaire, et cette liberté de choisir la confession religieuse en vivant selon la loi de Dieu plutôt que selon la loi des hommes se transfèrera aux autres aspects de la vie sociale, d’où la separation de religion et politique, ce qui constitue la prémisse de la modernité. De cette prémisse naîtront une nouvelle République des Lettres organisée par de calvinistes huguenots aux Pays-Bas avec des réformés arminiens, des frères moraves et des unitariens, ce qui produira par ce réseau culturel une nouvelle figure de l’homme de lettres, l’intellectuel engagé, qui s’adresse à la naissante opinion publique en soutenant des projets de réforme culturelle et institutionnelle, d’où le mouvement des Lumières et enfin les Constitutions libérales et républicaines produites par les révolutions atlantiques, où le rôle des unitariens et des huguenots sera influent.

Dans cette longue histoire de la liberté les pages les plus importantes ont été écrites par l’épanouissement d’associations volontaires. Il s’agit d’une histoire connue mais pas suffisamment évaluée dans son relief. Prenons comme exemple la franc-maçonnerie : dans les Constitutions d’Anderson (1723), le texte fondateur de la franc-maçonnerie, nous pouvons lire que … « la Maçonnerie devient le Centre de l’Union et le moyen de nouer une vraie amitié parmi de personnes qui auraient pu rester à une perpetuelle distance ». Cette possibilité d’union se refère soit à l’identité religieuse, en se proposant de réunir des membres de confessions religieuses différentes, soit à la différente identité sociale des membres où toutefois, tout en prônant l’égalité naturelle, les loges continueront au XVIIIe siècle à se partager entre loges de nobles, qui ètaient pafpis loges decour ou loge d’abbaye, et loges de marchands, ainsi que, dans les milieux militaires, entre loges d‘officiers et loges de sous-officiers.

Ce qui nous explique le caractère secret de cette nouvelle forme d’association est la volonté de rafforcer le lien entre ses membres par des rites d’initiation et de transmission de connaissances secrètes, des secrets et des rites qui seront pratiqués aussi dans de sociétés culturelles, telle que l’Arcadie en Italie, et c’est bien l’initiation qui réalise une fraternité artificielle, donc une égalité spirituelle qu’on cherchera de pratiquer dans la vie des loges mais qui n’existe pas, ou pas encore, dans la société profane.

On aura donc un épanouissement de sociétés volontaires, amicales et fraternelles, qui s’entremêlent avec des sociétés secrètes, en ayant parfois les mêmes associés. La littérature, historique et sociologique, sur les societés fraternelles, sur les friendly and fraternal societies, a eu récemment un certain développement en anglais mais, malheureusement, elle est presque inexistante en français et en d’autres langues latines. Cette faiblesse des études conduit d’un côté à sous-estimer l’influence culturelle de ces associations, et des loges maçonniques en particulier, de l’autre à sous-estimer les liaisons entre débats publics et sociétés secrètes. Si nous refléchissons sur les jardins anglais, qui seront bâtis en toute l’Europe dans le XVIIIe siècle, et en particulier sur les jardins de mémoire, si nous étudionsl’histoire des sociétés théatrales et des sociétés musicales, nous voyons que les symboles, les langages, les icônes de la tradition, de Pythagore à Bacon, dans la période des Lumières sont toujour les mêmes mais que, à l’intérieur de cette culture commune, la vraie signification d’un mot ou d’un symbole ou d’un signe peut être différente selon l’appartenance ou moins à une société secrète telle que la franc-maçonnerie. On aura ainsi des influences culturelles composites par de débats, représentations, spectacles publics et jardins où la compréhension d’un texte ou d’un signe ou d’une ruine artificielle peut résulter différente si on est profanes ou initiés.

Nous pouvons considérer les loges comme un grand laboratoire de la modernité. D’un côté la pensée politique du XIXe siècle, avec ses courants libéral, républicain, démocrate-chrétien et socialiste, est née dans les débats à l’intérieur des loges au XVIIIe siècle, qui deviendront des débats publics à partir des révolutions atlantiques. De l’autre la téchnique et la régulation des débats dans les assemblées et les institutions législatives qui sortent des révolutions atlantiques, et qui sont les mêmes règles appliquées encore aujourd’hui dans les assemblées parlementaires, trouvent leur origine dans la régulation de la vie et des débats dans les loges au XVIIIe siècle. Cette éducation au débat, formelle et culturelle, constitue la pepinière d’où sortiront les futurs législateurs et les futures constitutions libérales et républicaines.

Nous avons dit : débats, mais dans la littérature maçonnique on aurait écrit plutôt conversations. Il arrive ainsi que dans des pays comme l’Italie conversazione (conversation) sinonyme de tenue de loge, ce qui nous rappelle aussi que des manuels de bonnes manières ont été écrits à la fin du XVIIIe siècle par des maçons tels que Knigge en Allemagne et Gioia en Italie, en étant typiquement maçonniques les catégories de perfectibilité et d’autoperfectionnement.

Dans la construction de la modernité nous pouvons ancore rappeler deux autres sphères d’activité et d’influence des associations volontaires et fraternelles. La première est l’activité philanthropique qui, en étant les loges au XVIIIe siécle constituées par des gens de condition, produit des institutions humanitaires, sanitaires ou destinées à la tutelle des mineurs installées en particulier dans de situations de pauvreté urbaine. On peut remarquer que ces mêmes finalités, en impliquant des couches artisanales et ouvrières, se traduiront au XIXe siècle en institutions mutualistes qui s’adressent à la tutelle du chomâge, de l’invalidité et de la viellesse des associés. Les associations philanthropiques qui surgissent au XVIIIe siècle et qui se généralisent au XIXe siècle, en ayant la loge comme origine et modèle des réseaux associatifs, finissent par constituer l’archétype, sous une forme volontaire et privée, de ce qui constituira au XXe siècle le Welfare State, ou État-providence, sous une forme publique et universelle.

La deuxième sphère est le sport, activité d’autoperfectionnement selon des règles fondées sur l’égalité des possibilités et sur des issues finales d’après le mérite, en étant la seule association qui se soit constituée, couronnée de succès, comme Comité International Olympique, c’est-à-dire comme organisation mondiale en dehors et en autonomie des États, ce qui constitue aussi une préfiguration de ce que les maçons au XVIIIe siècle appellaient la République universelle. Ces principes du sport en effet sont tout à fait maçonniques, ainsi qu’elles sont maçonniques les origines modernes du sport, des sociétés françaises de tir à l’arc, des sociétés anglaises de golf et des sociétés allemandes de gymnastique au XVIIIe siècle aux sociétés italiennes de gymnastique et de tir au but au XIXe siècle, de la naissance du baseball à New York en 1839 par une équipe de pompiers maçons à la première équipe de football, fondée à Londres le 26 octobre 1863 à la Freemason’s Tavern (La Taverne des Francs-maçons) en Great Queen Street. Mais il faudra du temps pour que les historiens et les sociologues découvrent cet objet de recherche qui nous semble franchement sous-évalué.

Ce qu’il faut souligner est que le monde des Lumières, un monde d’associations volontaires, de loges maçonniques, de sociétés de lecture, de théâtre et de musique, est un seul en Occident. Il s’agit bienentendu d’un monde pluriel d’un point de vue religieux et culturel, mais les courants spirituels qui l’animent et qui se confrontent sont les mêmes dans le monde anglosaxon et dans l’Europe continentale.

Un seul exemple : il nous est arrivé de faire une conférence à l’UQAM, dont le texte a été publié par la revue « Carrefour » en 2002, sur l’histoire de la Cincinnati Society, la Société des Cincinnatus, une association de vétérans franco-américains de la guerre d’Indépendance soutenue par George Washington et boycottée par Benjamin Franklin, qui craignait la naissance d’une nouvelle aristocratie militaire. Nous voyons que ce débat se développe par des assemblées, des documents, des articles de gazette, des pamphlets, qui sont tôt traduits en français et en d’autres langues européennes, soutenus et diffusés en particulier par les réseaux maçonniques qui appuient les deux coalitions. N’oublions pas que soit Washington soit Franklin étaient des dignitaires de la franc-maçonnerie, ainsi qu’étaient maçonniques le groupe de Lord Shelburne à Londres, auquel étaient liés des financiers genevois huguenots, et le groupe du duc de La Rochefoucauld à Paris, des groupes qui seront impliqués dans cette quérelle, ainsi qu’ils auront un rôle important dans les débats et les pamphlets à l’appui de la révolution américaine. Il s’agit d’un travail culturel et d’organisation qui contribue aussi à préparer la révolution française.

La leçon la plus importante qu’on peut tirer de cet épisode est qu’en réalité dans cette Republique des Lettres qui va devenir mouvement révolutionnaire il n’y a pas un courant anglais et un courant français mais des courants philosophiques, juridiques et politiques différents qui se confrontent et parfois s’opposent, en étant influents soit en Grande Bretagne et aux colonies anglaises qui deviendront les Etats-Unis d’Amérique soit en France et dans l‘Europe continentale. Il faut aussi rappeler que, tout en étant la franc-maçonnerie organisée et partagée selon des structures parallèles à celles des états, l’autonomie des loges produira des réseaux de correspondance, des appuis à l’activité marchande des associés, des influences culturelles et politiques qui feront de certaines loges un centre autonome d’activités et d’influences qui se développent au-de-là des frontières étatiques dans la Mediterranée, dans la Mer Baltique, dans les ports et dans le comptoirs asiatiques ou dans les milieux atlantiques, ce qui constitue une expérience de transnational history avant-lettre.

L’histoire de la Cincinnati Society et de la quérelle internationale qui a accompagné sa naissance nous semble confirmer que débats publics et sociétés secrètes sont deux voies complémentaires de réalisation de la liberté d’association et du projet de construction d’un monde nouveau caracterisé par l’égalité des citoyens devant la loi, par les droits de liberté individuelle et par de liens fraternels dans une commune réalité géographique et culturelle euro-américaine, que nous pouvons appeler atlantique.

Cette categorie a été proposée par Robert Palmer et Jacques Godechot au Xe congrès international de sciences historiques (4-11 septembre, Rome 1955) dans leur relation : Le problème de l’Atlantique du XVIIIe au XXe siècle, où sont soulignés soit les réseaux d’échanges économiques qui liaient l’Europe, l’Afrique et les Amériques, soit la croissance d’une sphère publique commune à l’intérieur de laquelle nous pouvons mieux comprendre les racines communes ainsi que les histoires particulières des révolutions américaine, batave, suisse, française, dans un mot : des révolutions atlantiques.

Nous considérons le livre de Robert R. Palmer, The Age of the Democratic Revolution [ : A Political History of Europe and America, 1760-1800], Princeton University Press, 1959] un livre excellent. Mais il faut remarquer que les thèses de Palmer et Godechot n’ont pas eu un grand succès, et que l’intérêt de la majorités des historiens s’est tôt rabattu sur l’histoire nationale, en privilegiant la Révolution américaine dans les milieux anglosaxons et la Révolution française dans les milieux de l’Europe continentale. Aux années ‘80 on a eu un tournant philosophique, le linguistic Turn, qui a entraîné les historiens aussi qui, en polemiquant d’un point de vue anti-matérialiste contre les ecoles libérale et marxiste à propos des révolutions américaine et française, ont nié qu’il s’agît de necessité historique, de conditions historiques objectives communes qui auraient produit des transformations semblables dans le monde euro-américain, en renvoyant plutôt à la spécifité sociale et culturelle des contextes nationaux.

La globalisation aux années ’90, qu’il serait difficile de considerer un phénomène idéologique, même du côté des partisans du linguistic Turn, a de nouveau changé le panorama de la recherche historique : aujourd’hui la nouvelle situation de globalisation des communications et des échanges nous amène a privilégier les expériences transnationales selon une optique globale et a découvrir dans le passé aussi des formes économiques de globalisation et de cultures transnationales, de l’empire mongol à l’écoumène arabo-indienne moghal aux diasporas arménienne, juive et chinoise. Mais il est nous semble encore tôt pour un bilan.

Il est probable que la première modernité, fondée sur l’état-nation, soit finie ou en train de finir. Mais ce que le sociologue allemand Ulrich Beck appelle la deuxième modernité, fondée sur la globalisation des communications et des échanges, sur le dépassement des souverainétés nationales et sur des nouvelles catégories dans les sciences sociales qui se réfèrent à la société globale, nous semble encore à venir.

Les nouvelles recherches et les nouvelles visions de l’histoire mondiale hésitent en effet à se définir, oscillant entre World History, Connected History, Global History et Transnational History, auxquelles peuvent s’ajouter aussi la Environmental History et la Gender World History. En résumant cette histoire de l’historiographie récente, nous pouvons voir que l’idée d’une histoire mondiale s’est developpée à partir des années ’60 en denonçant l’ethnocentrisme occidental, en particulier avec les recherches de Immanuel Wallerstein sur le système-monde, v. The Modern World-System, vv. I-IV, New York-Berkeley 1974-2011, et avec le texte-pamphlet de Edward Said, Orientalism, London 1978, selon une pensée critique qui a produit aussi les cultural studies, à partir de la Grande Bretagne aux années ’60 et le subaltern studies, à partir de l’Inde aux années ’80, qui ont revalorisés l’histoire et le rôle des couches populaires et des peuples coloniaux. Les travaux historiques et sociologiques ont évolué ultérieurement aux années ’90, stimulés par les processus de globalisation et par le développent de nouveaux réseaux culturels produit par les migrations de masse en Occident, en essayant de réaliser une Transnational History, une histoire transnationale.

La rapidité des transformations technologiques, politiques et culturelles dans l’âge contemporaine, en particulier après la fin de l’Union Soviétique (1991), constitue un défi pour les sciences humaines et sociales. Il faudrait toutefois chercher de distinguer l’évolution de la réalité mondiale et l’évolution des catégories d’analyse employées par les historiens et les sociologues, du moment qu’il s’agit de catégories qui sont loines aujourd’hui d’être claires et partagées. Il nous semble plus prudent parler d’une phase de transition de la modernité fondée sur l’état-nation à une nouvelle modernité constituée non seulement par un système global des communications et des échanges économiques mais aussi par une rencontre et un processus de fusion entre cultures différentes, dans le cadre d’un ordre mondial réglé par des institutions juridiques internationales, ce qui est peut-être le futur prochain, mais pas nécessairement et, entout cas, qui a n’est pas n’est pas la réalité actuelle du monde.

En ayant cherché de résumer ces questions selon les historiens on nous permettera de conclure prudemment en philosophes qu’il faudra encore du temps parce que l’oiseau de Minerve puisse s’enléver à nouveau, ou, pour citer Hegel littérairement de sa Préface aux Principes de la Philosophie du Droit : « Pour dire encore un mot sur la prétention d’enseigner comment doit être le monde, nous remarquons qu’en tout cas la philosophie vient toujours trop tard. En tant que pensée du monde, elle apparaît seulement lorsque la réalité a accompli et terminé son processus de formation… Quand la philosophie peint en grisaille, alors une figure de la vie est devenue vieille et on ne peut pas la rajeunir avec du gris sur gris, mais seulement la connaître. La chouette de Minerve ne prend son envol qu’à la tombée du crépuscule ».

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